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Bentham

Biographie​

Jeremy Bentham (Londres, 15 février 1748 – Londres, 6 juin 1832) est le fondateur de l'utilitarisme : la doctrine selon laquelle une action, une loi ou une institution ne vaut que par ses conséquences, mesurées à une seule aune, le bonheur du plus grand nombre. Juriste avant d'être philosophe, il n'a jamais voulu bâtir une morale pour elle-même : son but est de donner au législateur un instrument de calcul qui remplace la coutume, la révélation et les « droits naturels ».

Contexte intellectuel : Bentham pense avec l'empirisme de Hume (voir Hume), dont il retient que la vertu se ramène à l'utilité et que la morale doit être étudiée comme une science de la nature humaine ; avec les Lumières françaises (Helvétius, Beccaria) pour l'idée que le bonheur se mesure et que les lois doivent le maximiser. Il pense contre trois adversaires : le droit naturel et la common law de Blackstone, fictions qui sanctifient l'existant ; l'ascétisme religieux, qui fait du plaisir un mal ; et, à partir de 1789, la Déclaration des droits de l'homme, dont il dénonce les « droits imprescriptibles » comme une absurdité dangereuse. Sa postérité est double : à l'intérieur de l'utilitarisme, Mill, Sidgwick et Singer le reprennent en le corrigeant ; à l'extérieur, Kant (voir Kant) reste son grand antagoniste sur la question du devoir, Rawls construit sa théorie de la justice contre lui, et Foucault fait du panoptique le symbole des sociétés disciplinaires (Surveiller et punir, 1975).

Concepts​

1. Le principe d'utilité (principle of utility)​

Le principe d'utilité est le critère unique qui approuve ou désapprouve toute action selon qu'elle tend à augmenter ou à diminuer le bonheur de ceux dont l'intérêt est en jeu (Introduction, ch. I, § II). « Toute action » : celle d'un individu comme celle d'un gouvernement. Premier exemple : dois-je tenir une promesse coûteuse ? Ni parce que la promesse est sacrée, ni parce qu'une règle l'ordonne, mais si, tout compté, la tenir produit plus de bien-être (confiance, fiabilité) que la rompre. Second exemple : une loi pénale est-elle bonne ? Non parce qu'elle est ancienne ou conforme à la volonté divine, mais si la souffrance qu'elle inflige (la peine) est moindre que la souffrance qu'elle prévient (le crime) ; sinon la peine est un mal pur, à supprimer. L'enjeu est méthodologique : la morale cesse d'être une affaire de sentiments, de traditions ou d'intuitions inexplicables pour devenir publique et vérifiable. Chacun peut refaire le calcul. Le principe est nommé « d'utilité » en 1776 ; Bentham lui préférera plus tard le nom de greatest happiness principle (principe du plus grand bonheur), plus parlant, parce que le mot « utilité » n'évoque ni le plaisir et la peine, ni le nombre des intéressés (note ajoutée tardivement au ch. I de l'Introduction).

2. Hédonisme : plaisir et peine, « deux maîtres souverains »​

Bentham ne déduit pas le principe d'utilité : il le fonde sur un fait. La nature a placé l'humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains, la peine et le plaisir ; ce sont eux qui déterminent ce que nous faisons et ce que nous devons faire (Introduction, ch. I, § I). Cet hédonisme (du grec hêdonê, plaisir) est à la fois psychologique (nous recherchons en fait le plaisir) et moral (le plaisir est le seul bien). Il est dissocié de l'hédonisme antique : pour Épicure, il s'agit de mon plaisir, réglé par la prudence ; pour Bentham, le plaisir de chacun entre dans une somme collective, et le mien n'y pèse pas plus que celui du voisin (voir Hédonisme). Conséquence que Bentham tire lui-même et qui fait sa modernité : puisque c'est la sensibilité, non la raison, qui fait entrer un être dans le calcul, la question à poser au sujet des animaux n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » ni « peuvent-ils parler ? » mais « peuvent-ils souffrir ? » (Introduction, ch. XVII, § I, note ; repris dans la Déontologie, ch. I).

3. L'arithmétique des plaisirs (le calcul de l'utilité)​

Si le bonheur est une somme, il faut pouvoir mesurer chaque plaisir et chaque peine. Bentham en donne les dimensions (Introduction, ch. IV), en trois niveaux. Pour un plaisir pris en lui-même : son intensité, sa durée, sa certitude, sa proximité dans le temps. Pour ses suites : sa fécondité (la chance qu'il soit suivi d'autres plaisirs) et sa pureté (la chance qu'il ne soit pas suivi de peines). Pour une communauté enfin : son étendue, c'est-à-dire le nombre de personnes affectées. Exemple : un soir de fête intense mais suivi de regrets est moins « pur » qu'une amitié durable et féconde ; une mesure qui soulage mille personnes l'emporte, à intensité égale, sur celle qui en soulage dix. Bentham ne prétend pas qu'on effectue ce calcul avant chaque acte ; il soutient que nous le faisons déjà confusément (la valeur d'une terre dépend bien de la durée, de la certitude et de la proximité des jouissances qu'elle promet) et que le législateur doit le faire explicitement. Enjeu : ce calcul (Bentham forge les verbes maximiser et minimiser) est la première tentative de faire de la morale une science quantitative ; c'est aussi ce que Mill lui reprochera, en réintroduisant une qualité des plaisirs qui ne se compte pas.

4. Contre les droits naturels : « nonsense upon stilts »​

Le concept d'utilité est forgé contre le droit naturel, doctrine selon laquelle les hommes tiennent de la nature (ou de Dieu) des droits antérieurs à toute loi. Bentham la rencontre chez Blackstone, puis dans la Déclaration de 1789, dont l'article 2 proclame des droits « naturels et imprescriptibles ». Sa réponse tient en une formule restée célèbre : les droits naturels sont un pur non-sens ; les droits naturels et imprescriptibles, un non-sens rhétorique, un « non-sens sur des échasses » (Anarchical Fallacies, sur l'article 2). L'argument : un droit n'existe que par une loi qui l'établit et un pouvoir qui le garantit ; ce qui n'a jamais existé ne peut être ni détruit ni « préservé de la destruction ». Le désir qu'un droit existe n'est pas ce droit, pas plus que la faim n'est du pain. Ce que Bentham gagne : les droits ne sont plus des absolus qui interdisent toute discussion, mais des créations de la loi, à maintenir tant qu'elles sont utiles à la société et à abolir sinon. Ce qu'il perd, selon ses critiques : toute limite opposable à la majorité, tout ce qu'une personne pourrait revendiquer contre le calcul collectif. C'est exactement là que Rawls reprendra le débat (voir fiche-rawls).

5. Le panoptique (panopticon)​

Du grec pan (tout) et optikos (qui voit) : le panoptique est un bâtiment circulaire dont les cellules, ouvertes vers l'intérieur, sont visibles depuis une tour centrale où le surveillant, lui, reste invisible. L'idée tient en un principe : puisqu'on ne peut surveiller chacun à chaque instant, il faut que chacun se croie surveillé à chaque instant, sans jamais pouvoir vérifier le contraire (Panopticon, lettre I). Bentham l'annonce comme une machine à obtenir un pouvoir de l'esprit sur l'esprit d'une ampleur sans exemple, applicable aux prisons mais aussi aux ateliers, aux hôpitaux et aux écoles. Loin d'être une curiosité, c'est l'utilitarisme en architecture : la surveillance y remplace les chaînes et les châtiments corporels, moins coûteux en souffrance et plus efficaces. Foucault y verra le modèle de la discipline moderne, un pouvoir qui n'a plus besoin de frapper parce qu'il fait intérioriser le regard. Le débat pédagogique est tout prêt : réforme humanitaire ou dressage des âmes ?

Notions du programme​

NotionLien avec Bentham
Le bonheurLe bonheur est « la possession du plaisir avec exemption de peine », proportionné à la somme des plaisirs goûtés et des peines évitées (Déontologie, ch. I) ; il se mesure (dimensions du plaisir, Introduction, ch. IV) et se totalise : c'est le bonheur du plus grand nombre qui est la fin de la morale et de la loi
Le devoirIl n'y a pas d'obligation absolue : le devoir se déduit des conséquences, contre toute morale de l'intention et de la règle inconditionnelle (l'antagonisme avec Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs) ; la Déontologie soutient que devoir et intérêt bien compris coïncident
La justiceEst juste la répartition qui maximise la somme du bien-être ; objection classique : une minorité peut alors être sacrifiée, ce que Rawls refuse au nom de la « distinction entre les personnes » (Théorie de la justice, 1971)
L'ÉtatLe législateur est un calculateur ; la loi est bonne si elle accroît le bonheur collectif, la peine n'est légitime que si elle prévient un mal plus grand qu'elle (Introduction ; Traités de législation, 1802) ; le panoptique comme institution modèle
La libertéContre les « droits naturels et imprescriptibles » de 1789 : la liberté n'est pas un droit antérieur à la loi mais un bien que la loi crée et protège dans la mesure de son utilité (Anarchical Fallacies) ; Mill en tirera le principe de non-nuisance (De la liberté, 1859)
La natureLa nature ne fonde aucun droit, mais elle fonde la morale par un fait : la sensibilité au plaisir et à la peine ; d'où l'extension de la considération morale aux animaux, qui peuvent souffrir (Introduction, ch. XVII, note)
La raisonLa raison ne découvre aucune valeur ; elle calcule des moyens et compare des totaux (filiation empiriste directe : voir Hume) ; le système a pour objet de bâtir l'édifice de la félicité « by the hands of reason and of law » (Introduction, ch. I, § I)

Œuvres​

A Fragment on Government (1776)​

Pamphlet anonyme contre les Commentaries de Blackstone, la bible des juristes anglais, dont Bentham dénonce le raisonnement par le droit naturel et l'apologie de « tout ce qui existe ». La Préface énonce l'axiome fondamental : le plus grand bonheur du plus grand nombre est la mesure du juste et de l'injuste. Le contrat social y est traité comme une fiction inutile : on obéit au gouvernement tant qu'il est utile, non parce qu'on l'aurait promis.

An Introduction to the Principles of Morals and Legislation (imprimé en 1780, publié en 1789)​

L'ouvrage majeur. Le ch. I pose le principe d'utilité sur le fait des « deux maîtres souverains », la peine et le plaisir ; le ch. II écarte ses rivaux (l'ascétisme, le principe de sympathie et d'antipathie) ; le ch. IV expose les dimensions du plaisir et de la peine (intensité, durée, certitude, proximité, fécondité, pureté, étendue) ; les chapitres suivants classent les plaisirs, les motifs et les délits pour fonder un droit pénal rationnel. La note du ch. XVII sur les animaux (« peuvent-ils souffrir ? ») est devenue le texte fondateur de l'éthique animale.

Panopticon ; or, The Inspection-House (1791)​

Série de lettres écrites de Russie en 1787 : le plan d'une maison d'inspection circulaire où un surveillant invisible voit tout, applicable aux prisons, ateliers, hôpitaux et écoles. L'objectif est explicite : réformer les mœurs, préserver la santé, alléger les charges publiques, « all by a simple idea in Architecture ! ». Bentham y poursuivra vingt ans un projet de prison modèle, jamais construit.

Traités de législation civile et pénale (1802)​

Trois volumes composés en français par Étienne Dumont à partir des manuscrits de Bentham, dont des parties de l'Introduction. C'est par eux que l'Europe, la Russie et l'Amérique latine découvrent le benthamisme ; l'ouverture sur « l'empire du Plaisir et de la Douleur » en est la page la plus connue en français. Une rédaction, non une traduction : Dumont abrège, réordonne et polit.

Déontologie ou science de la morale (posthume, 1834)​

Compilation établie par John Bowring et publiée d'abord en français (traduction de Benjamin Laroche). Bentham y introduit le mot déontologie (du grec to deon, ce qu'il convient de faire) pour désigner la morale privée, hors du domaine de la loi. Thèse centrale : l'intérêt bien compris et le devoir coïncident ; la vertu se divise en prudence et bienveillance effective. Fiabilité textuelle discutée, mais c'est la source des définitions du bonheur et de la vertu utilisées en classe.