Utilitarisme
Définition
L'utilitarisme juge une action, une loi ou une institution à une seule chose : la quantité de bonheur qu'elle produit. Est juste ce qui procure le plus grand bonheur au plus grand nombre — rien d'autre ne compte, ni l'intention, ni la tradition, ni un droit prétendument naturel. À la différence des morales du devoir, qui déclarent certains actes bons ou mauvais en eux-mêmes, l'utilitarisme ne connaît aucun interdit absolu : tout se pèse. Plus radicalement, il remplace les principes par un calcul, et prétend ainsi rendre la morale enfin publique et vérifiable.
Thèses
1. Seules les conséquences comptent (conséquentialisme)
Une action n'est bonne ni par sa nature, ni par l'intention de celui qui l'accomplit, mais par ses effets. Mentir n'est pas mauvais en soi : c'est mauvais quand les effets du mensonge sont pires que ceux de la vérité, et bon dans le cas contraire.
L'enjeu est considérable et parfaitement assumé : aucune règle n'est intangible. Là où Kant interdit de mentir même au meurtrier qui cherche sa victime, l'utilitariste répond qu'il suffit de comparer les conséquences.
2. Ce qui se pèse, c'est le plaisir et la souffrance
Bentham pose que la nature a placé l'humanité sous le gouvernement de deux maîtres, la peine et le plaisir : ce sont eux qui déterminent ce que nous faisons comme ce que nous devrions faire. Le bien n'a pas besoin d'être défini métaphysiquement, il se constate — il est ce que les êtres sensibles éprouvent.
Conséquence que Bentham tire lui-même, et qui donne à ce courant une postérité inattendue : la question pertinente à l'égard des animaux n'est pas « peuvent-ils raisonner ? » ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? ».
3. Il faut additionner — et chacun compte pour un (principe méthodologique)
Pour choisir, on affecte à chaque individu un niveau d'utilité pour chaque option possible, puis on additionne. L'option juste est celle dont la somme est la plus élevée. Dans ce calcul, chacun compte pour un et nul pour plus d'un : le plaisir du roi ne pèse pas davantage que celui du paysan. C'est là que réside le caractère profondément égalitaire et moderne du courant.
Mill corrige Bentham sur un point : les plaisirs diffèrent en qualité et non seulement en quantité. Ceux qui ont connu les deux préfèrent les plaisirs de l'esprit, même moins intenses — d'où sa formule sur Socrate insatisfait.
4. Une minorité peut être sacrifiée (l'objection, assumée)
Si seule la somme compte, alors une répartition très inégale peut être juste, et le malheur de quelques-uns peut être compensé par le bonheur du grand nombre. L'utilitariste ne s'en cache pas : c'est la conséquence logique de sa méthode.
C'est aussi le point où toutes les critiques se rejoignent. Rawls lui reproche de ne pas prendre au sérieux la distinction entre les personnes : additionner les utilités traite l'humanité comme un seul grand récipient de satisfaction, alors que les personnes sont séparées et que nul ne peut consentir à la place d'un autre.
Auteurs
- Jeremy Bentham (1748-1832) — Introduction aux principes de morale et de législation (1789). Le fondateur : principe d'utilité, arithmétique des plaisirs, vaste programme de réforme du droit et des prisons. Il tient les droits naturels pour un « non-sens sur des échasses ».
- John Stuart Mill (1806-1873) — De la liberté (1859), L'utilitarisme (1861). Élevé par son père dans le benthamisme, il le réforme de l'intérieur : qualité des plaisirs, principe de non-nuisance, défense de l'individualité.
- Henry Sidgwick (1838-1900) — Les Méthodes de l'éthique (1874). La systématisation la plus rigoureuse du courant, et celle que discutera Rawls.
- Peter Singer (né en 1946) — La Libération animale (1975). L'utilitarisme contemporain : si c'est la capacité de souffrir qui compte, exclure les animaux du calcul est un préjugé d'espèce.
Précurseur, non membre : Cesare Beccaria, Des délits et des peines (1764), formule avant Bentham l'idée de « la plus grande félicité partagée par le plus grand nombre ». Bentham reconnaît sa dette.
Courants liés
Courants apparentés
- Empirisme — filiation directe : aucune valeur n'est connue a priori, tout se constate dans l'expérience du plaisir et de la peine. → Empirisme
- Hédonisme — même matière première, le plaisir, mais l'utilitarisme le rend collectif et impartial : il ne s'agit pas de mon plaisir mais de la somme. → Hédonisme
- Libéralisme — par Mill : la liberté individuelle se justifie utilitairement, parce qu'elle produit plus de bien qu'elle n'en coûte. → Libéralisme
Courants opposés
- Déontologisme (Kant) — point de désaccord fondamental : l'existence d'un absolu moral. Pour Kant, il faut traiter l'humanité toujours aussi comme une fin et jamais simplement comme un moyen — ce qui interdit par principe le sacrifice qu'un calcul pourrait recommander. L'opposition la plus nette du programme. → Déontologisme
- Contractualisme, version rawlsienne — Rawls construit toute sa théorie contre l'utilitarisme : les personnes sont séparées, et le bien-être de l'une ne compense pas le malheur de l'autre. → Contractualisme
- Libertarianisme (Nozick) — les droits individuels ne sont pas des quantités à maximiser mais des contraintes qui bornent ce qu'on peut faire, quel que soit le total obtenu.