Déontologisme
Définition
Le déontologisme (du grec deon, « ce qu'il faut faire », le devoir) désigne toute morale qui juge la valeur d'une action d'après sa conformité à un devoir ou à une règle, et non d'après ses conséquences. Ce qui fait la moralité d'un acte, c'est le principe (la maxime, l'intention, le respect de la loi morale), non le résultat produit. Le déontologisme s'oppose ainsi terme à terme au conséquentialisme (dont l'utilitarisme est la forme principale), pour lequel une action est bonne si et seulement si elle produit les meilleures conséquences. Sa figure de référence est Kant : certaines actions (mentir, tuer un innocent, se servir d'autrui comme d'un simple moyen) sont interdites inconditionnellement, quelles qu'en soient les suites avantageuses.
Thèses
1. L'impératif catégorique
Kant distingue deux types de commandements. L'impératif hypothétique est conditionnel : si tu veux telle fin (être en bonne santé, être estimé), alors fais ceci. Il ne commande pas moralement, seulement par prudence. L'impératif catégorique commande inconditionnellement, sans référence à aucune fin : il énonce ce qui doit être fait pour lui-même. Il n'a qu'une seule forme fondamentale, déclinée en plusieurs formules. La formule de l'universalisation : « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Le test : ma maxime pourrait-elle valoir comme loi pour tous sans se contredire ? (Un monde où mentir serait universel détruirait la confiance qui rend le mensonge lui-même possible.)
2. Agir par devoir, non seulement conformément au devoir
Kant introduit une distinction décisive pour la valeur morale. Une action peut être conforme au devoir (extérieurement correcte) tout en étant accomplie par intérêt ou par inclination : le commerçant honnête par calcul, le philanthrope généreux par tempérament agissent conformément au devoir. Mais seule l'action accomplie par devoir — par pur respect de la loi morale, indépendamment de tout penchant — possède une valeur morale véritable. Ce n'est pas le résultat qui compte, ni même la satisfaction ressentie, mais le motif.
3. La bonne volonté et l'intention
Pour Kant, « il n'est rien qui puisse être tenu pour bon sans restriction, si ce n'est une bonne volonté ». Talents, richesse, pouvoir, même le bonheur, peuvent être mis au service du mal ; seule la volonté de bien agir est bonne en elle-même, non par ce qu'elle produit. La valeur morale réside donc dans l'intention (la maxime adoptée), non dans la réussite de l'action. Un déontologisme est en ce sens une morale de l'intention droite, non de l'efficacité.
4. L'humanité comme fin en soi
Autre formule de l'impératif catégorique, dite formule de l'humanité : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Les personnes ont une dignité (valeur absolue, sans prix), non un simple prix (valeur relative, échangeable). On peut se servir d'autrui comme moyen (payer un service), mais jamais simplement comme moyen, en niant sa qualité de sujet raisonnable et libre. C'est le fondement des droits et du respect.
5. Contre le conséquentialisme
Le déontologisme se définit par contraste. Pour le conséquentialisme (utilitarisme de Bentham et Mill), il faut maximiser le bien produit (le bonheur du plus grand nombre) : une action moralement obligatoire est celle qui a les meilleures conséquences. Le déontologiste objecte : cela peut justifier de sacrifier un innocent pour le bien de tous, ce qui viole sa dignité. Il maintient au contraire des interdits absolus (ne pas mentir, ne pas instrumentaliser une personne) que le calcul des conséquences ne peut lever.
Auteurs
- Emmanuel Kant (1724-1804) — Fondateur et figure centrale du déontologisme. Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Critique de la raison pratique (1788), Métaphysique des mœurs (1797). Voir la fiche dédiée : Kant.
- W. D. Ross (1877-1971) — Déontologisme pluraliste au XXe siècle : théorie des prima facie duties (devoirs qui s'imposent à première vue et qu'il faut pondérer en situation), assouplissant le rigorisme kantien.
- Christine Korsgaard (née 1952) — Renouvellement contemporain du constructivisme kantien (The Sources of Normativity).
- En contrepoint (conséquentialistes) : Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873) — utilitarisme, l'adversaire théorique majeur du déontologisme.
Courants liés
Courants apparentés
- Contractualisme (Kant, Rawls) — parenté forte : Rawls développe une théorie de la justice explicitement anti-utilitariste, dans l'esprit kantien du respect des personnes.
- Éthique des droits humains — l'idée de dignité inconditionnelle de la personne, non négociable, est d'ascendance déontologique.
Courants opposés
- Conséquentialisme / utilitarisme (Bentham, Mill, Singer) — l'adversaire direct : juge l'action sur ses seuls résultats (maximiser le bien-être global).
- Éthique des vertus (Aristote, néo-aristotélisme) — déplace la question du « que dois-je faire ? » (règles) vers « quel homme dois-je être ? » (caractère, vertu). Ni l'acte ni ses conséquences ne sont premiers, mais la disposition vertueuse.