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Empirisme

Définition​

L'empirisme tient toute connaissance de l'expérience sensible, et refuse à l'esprit les idées innées que le rationalisme lui prête. À la différence de Descartes, pour qui la raison trouve en elle-même des vérités qu'elle n'a pas apprises, l'empiriste soutient que l'esprit ne contient au départ rien du tout : il reçoit, il assemble, il compare — il n'invente pas ses matériaux. Plus radicalement, l'empirisme conséquent (Hume) en tire un prix à payer : si tout vient de l'expérience, alors rien de ce que nous savons du monde n'est nécessaire.

Thèses​

1. Rien n'est dans l'esprit qui n'ait d'abord été dans les sens​

C'est la formule-devise du courant, héritée de la scolastique, la philosophie médiévale (nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu). Tout ce que l'esprit manipule — concepts, souvenirs, fictions même — se ramène en dernière analyse à des données reçues par les sens. Une licorne n'est pas une idée innée : c'est un cheval vu, plus une corne vue, assemblés. L'esprit a donc un pouvoir de composition, pas de création. Leibniz, rationaliste, y répondra par la restriction célèbre : « rien, sinon l'entendement lui-même » — c'est-à-dire que la faculté de connaître, elle, n'est pas reçue.

2. Il n'y a pas d'idées innées (négation polémique)​

Le livre I de l'Essai sur l'entendement humain de Locke est une réfutation en règle de l'innéisme, cartésien et scolastique. L'argument est double. D'abord, aucun principe n'est réellement universel : ni les enfants ni les peuples les plus éloignés ne reconnaissent ces prétendues vérités « gravées dans l'âme ». Ensuite, si une idée peut être dans l'esprit sans qu'on en ait jamais conscience, la notion d'idée perd tout sens. L'esprit est donc au départ une table rase.

La portée dépasse la théorie de la connaissance : s'il n'y a pas d'idées innées, il n'y a pas non plus de morale innée — ce qui ouvre la question de la leçon sur le devoir.

3. Ramener toute idée à l'impression dont elle dérive (principe méthodologique)​

Hume transforme la thèse en méthode de tri. Il partage le contenu de l'esprit en impressions (sensations et émotions vives, immédiates) et idées (copies affaiblies de ces impressions). Règle : toute idée doit pouvoir être reconduite à l'impression dont elle provient. D'où la question à poser devant tout concept suspect — substance, cause, moi, Dieu : « de quelle impression cette idée est-elle tirée ? » Si l'on n'en trouve aucune, l'idée est vide.

C'est un instrument critique redoutable, et c'est ce qui fait de l'empirisme autre chose qu'une simple description de l'esprit : une machine à démonter les concepts.

4. La connaissance des faits n'est jamais nécessaire​

Hume distingue deux objets de connaissance. Les relations d'idées (mathématiques, logique) sont certaines et nécessaires, mais ne nous apprennent rien sur le monde : leur contraire est contradictoire. Les faits nous apprennent quelque chose sur le monde, mais leur contraire est toujours concevable — « le soleil ne se lèvera pas demain » n'est pas une phrase absurde.

Il en résulte le problème de l'induction : nous fondons toutes nos prévisions sur le principe que l'avenir ressemblera au passé, or ce principe n'est ni démontrable (on peut le nier sans contradiction) ni tiré de l'expérience (ce serait le supposer pour le prouver). Ce qui nous y fait croire n'est pas la raison, mais l'habitude. L'empirisme aboutit ainsi à un scepticisme mesuré.

Auteurs​

  • Francis Bacon (1561-1626) — Novum Organum (1620). Précurseur plus que membre : il fonde la méthode inductive et expérimentale contre le syllogisme scolastique, et dénonce les « idoles » qui faussent l'observation.
  • John Locke (1632-1704) — Essai sur l'entendement humain (1690). Le fondateur : réfutation des idées innées, théorie de l'esprit comme table rase, double source des idées (sensation et réflexion).
  • George Berkeley (1685-1753) — Traité des principes de la connaissance humaine (1710). Radicalise l'empirisme jusqu'à l'idéalisme : être, c'est être perçu (esse est percipi) — nous n'avons jamais affaire qu'à des perceptions, jamais à une matière qui existerait derrière elles.
  • David Hume (1711-1776) — Traité de la nature humaine (1739-1740), Enquête sur l'entendement humain (1748), Enquête sur les principes de la morale (1751). L'aboutissement : impressions et idées, critique de la causalité, problème de l'induction, morale du sentiment. → Hume
  • Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780) — Traité des sensations (1754). La version française : la fiction d'une statue de marbre à qui l'on accorde les sens un à un, pour montrer que toutes les facultés de l'esprit naissent de la seule sensation.
  • John Stuart Mill (1806-1873) — Système de logique (1843). Prolonge l'empirisme au XIXe siècle jusqu'aux mathématiques elles-mêmes, tenues pour des généralisations d'expérience.

Courants liés​

Courants apparentés​

  • Scepticisme — l'empirisme conséquent y conduit : si aucune connaissance de fait n'est nécessaire, il faut se contenter d'une croyance sans certitude. Hume parle lui-même d'un scepticisme « mitigé ». → Scepticisme
  • Positivisme (Comte, XIXe) — hérite du refus de la spéculation métaphysique et de la primauté du fait observable.
  • Utilitarisme (Bentham, J. S. Mill) — prolonge la morale empiriste : le bien ne se déduit pas d'un principe, il se constate à ses effets, plaisir et peine.

Courants opposés​

  • Rationalisme (Descartes, Spinoza, Leibniz) — point de désaccord fondamental : l'existence d'une connaissance a priori. Le rationaliste tient que la raison possède en elle-même des idées et des vérités que l'expérience n'a pas pu lui donner ; l'empiriste le nie absolument. C'est l'opposition la plus productive en dissertation. → Rationalisme
  • Criticisme kantien — Kant reconnaît devoir à Hume son « réveil du sommeil dogmatique », mais refuse sa conclusion : il accorde que toute connaissance commence avec l'expérience, et nie qu'elle en dérive tout entière. Il y a des formes a priori (l'espace, le temps, les catégories) que le sujet apporte lui-même. → Kant
  • Déontologisme (Kant, en morale) — désaccord frontal sur le devoir : fondé dans la raison pure pour Kant, dans le sentiment pour Hume. C'est l'axe de la leçon L3. → Déontologisme