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Mill

Biographie​

John Stuart Mill (Londres, 20 mai 1806 – Avignon, 7 mai 1873) est le philosophe anglais le plus influent du XIXe siècle, et celui qui a donné à l'utilitarisme sa forme classique : une morale qui juge les actions à la seule quantité de bonheur qu'elles produisent, mais qui refuse de réduire ce bonheur au plaisir des bêtes. Il est en même temps le grand théoricien du libéralisme politique : la société n'a le droit de contraindre un individu que pour empêcher qu'il nuise à autrui.

Contexte intellectuel : Mill hérite de l'empirisme (Locke, Hume) et de l'utilitarisme de Bentham, qu'il a lu de près dès l'adolescence. Toute sa vie, il pense avec cet héritage et contre ses limites : contre le calcul benthamien qui ne connaît que la quantité de plaisir, il introduit la qualité ; contre l'école « intuitive », pour qui les principes de morale sont évidents a priori, il se range du côté de l'école « inductive », pour laquelle « le bien et le mal, comme le vrai et le faux, sont affaires d'observation et d'expérience » (L'Utilitarisme, ch. I). Il discute Kant de front, et lit Tocqueville, Comte, les romantiques, avec l'ambition de réconcilier les Lumières et le siècle nouveau. Sa postérité est double : les débats contemporains sur la justice (Rawls construit sa théorie contre lui) et la philosophie politique libérale (voir la fiche Utilitarisme et la fiche Libéralisme).

Concepts​

1. Le principe d'utilité, ou du plus grand bonheur​

Définition : une action est bonne dans la mesure où elle produit du bonheur, mauvaise dans la mesure où elle produit le contraire ; et le bonheur, c'est le plaisir et l'absence de souffrance. Rien d'autre n'entre dans le jugement moral : ni l'intention, ni la conformité à une règle, ni la nature de l'acte « en lui-même ». Premier exemple : sauver quelqu'un qui se noie est une bonne action, que l'on agisse par devoir ou dans l'espoir d'une récompense ; le motif, dit Mill, ne change rien à la moralité de l'acte, seulement au mérite de l'agent. Second exemple : un mensonge n'est pas mauvais en soi ; il l'est parce qu'il affaiblit la confiance dont dépend tout le bonheur social, ce qui en fait, presque toujours, une très mauvaise action. Enjeu : le bonheur dont il s'agit n'est jamais le mien seul. Le principe « n'est pas seulement celui du plus grand bonheur de l'agent, mais encore celui du plus grand bonheur total et général » ; entre son bonheur et celui des autres, chacun doit être « aussi strictement impartial qu'un spectateur désintéressé et bienveillant » (L'Utilitarisme, ch. II). C'est ce qui fait de l'utilitarisme une morale, et non un égoïsme.

2. Plaisirs supérieurs et plaisirs inférieurs (contre Bentham)​

Mill forge ce concept contre son propre maître. Pour Bentham, seuls comptent l'intensité, la durée, l'étendue d'un plaisir : à quantité égale, un jeu d'enfant vaut la poésie. Les adversaires en concluaient que l'utilitarisme est « une doctrine bonne pour les pourceaux ». Mill répond que « quelques "espèces" de plaisirs sont plus désirables, ont plus de valeur que d'autres » : il serait absurde de tenir compte de la qualité pour toute chose et de la seule quantité pour les plaisirs (L'Utilitarisme, ch. II). Comment reconnaître un plaisir supérieur ? Par un test de compétence : si, entre deux plaisirs, tous ou presque tous ceux qui ont goûté aux deux préfèrent l'un, même plus difficile à atteindre, celui-là est supérieur en qualité, fût-il moindre en quantité. Or ceux qui connaissent les deux préfèrent les plaisirs qui emploient leurs facultés élevées : d'où la formule sur Socrate et le porc. Ce que Mill gagne : la dignité humaine rentre dans le calcul. Ce qu'il risque : un jugement de valeur (qui est « compétent » ?) qui ne se calcule plus. Il distingue pour cela bonheur et contentement : l'être supérieur est moins facile à satisfaire, mais il n'échangerait pas son lot contre celui de l'imbécile satisfait.

3. Le principe de non-nuisance (harm principle)​

C'est la thèse de De la liberté (1859), et le cœur du libéralisme de Mill. Le sujet du livre n'est pas le libre arbitre, mais la liberté civile : « la nature et les limites du pouvoir qui peut être légitimement exercé par la société sur l'individu » (ch. I). La réponse tient en un « principe très-simple » : la seule raison qui autorise la société à contraindre un individu, par la loi ou par « la coaction morale de l'opinion publique », est de l'empêcher de nuire aux autres. Son propre bien, physique ou moral, n'est pas une raison suffisante. Premier exemple : on peut raisonner avec quelqu'un qui ruine sa santé, le supplier, lui faire des remontrances, mais non le contraindre. Second exemple : la « tyrannie de la majorité » n'est pas seulement celle des lois ; la société tyrannise aussi par les mœurs, en imposant ses manières de vivre à ceux qui s'en écartent. Enjeu : tracer la frontière entre ce qui « ne concerne que soi » (indépendance absolue : « sur lui-même, sur son corps et sur son esprit, l'individu est souverain ») et ce qui concerne les autres. La difficulté, que Mill discute au chapitre IV, est que presque rien de ce que je fais ne concerne que moi. Le principe a des bornes explicites : il ne vaut que pour des êtres humains « dans la maturité de leurs facultés ».

4. La liberté de pensée et de discussion​

Pourquoi ne jamais faire taire une opinion, même unanimement rejetée ? Mill raisonne par dissociation de deux cas (De la liberté, ch. II). Ou bien l'opinion qu'on veut étouffer est vraie : la supprimer, c'est se déclarer infaillible, alors que « toutes les fois qu'on étouffe une discussion, on affirme par là même sa propre infaillibilité ». Ou bien elle est fausse : la réduire au silence prive la vérité de sa confrontation avec l'erreur, et une vérité que l'on ne discute plus devient « un dogme mort et non [...] une vérité vivante ». Dans les deux cas, le tort est fait à l'humanité entière, pas seulement à celui qu'on réduit au silence : c'est « voler l'espèce humaine ». D'où l'idée, très moderne, que la certitude à laquelle un être faillible peut prétendre ne repose que sur l'invitation permanente faite à tous de nous réfuter. Articulation : c'est le principe de non-nuisance appliqué aux idées, et c'est aussi une théorie de la vérité comme processus, jamais comme possession.

5. Justice et utilité​

L'objection classique : si seule la somme de bonheur compte, on peut sacrifier une minorité. Mill y répond au chapitre V de L'Utilitarisme. Il procède par hiérarchie. Premier niveau : ce que nous appelons justice désigne une classe particulière de règles morales, celles qui protègent des droits individuels (la sécurité, la liberté, le dû). Deuxième niveau : ces règles ne sont pas d'une autre nature que le reste de la morale, elles en sont « la partie la plus importante, la plus sacrée », parce qu'elles touchent de plus près au bonheur de tous : « aucun homme ne peut faire la moindre chose sans la sécurité ». Troisième niveau : le principe d'utilité lui-même contient l'égalité, car il « n'est qu'un assemblage de mots sans signification rationnelle si le bonheur d'une personne [...] n'est pas compté exactement pour autant que le bonheur d'une autre personne » ; c'est le sens du mot de Bentham, « chacun doit compter pour un, personne ne doit compter pour plus d'un ». Ce que cela implique : l'utilitarisme n'est pas la loi du nombre, mais une morale des droits dont la justification est l'utilité. Reste à savoir si cette justification suffit : c'est là que Rawls objectera que Mill ne prend pas au sérieux la séparation des personnes.

Notions du programme​

NotionLien avec Mill
Le bonheurCritère unique de la morale : plaisir et absence de souffrance ; mais distinction de la qualité des plaisirs, du bonheur et du contentement ; mieux vaut Socrate mécontent qu'un imbécile heureux (L'Utilitarisme, ch. II)
Le devoirMorale des conséquences contre la morale de l'intention : le motif « n'a rien à faire avec la moralité de l'action » ; critique de l'impératif catégorique de Kant, qui ne montrerait que les conséquences inacceptables d'une maxime universalisée (L'Utilitarisme, ch. I et II) ; la règle d'or comme « esprit complet de la morale de l'utilité » (ch. II)
La libertéLiberté civile, non libre arbitre ; principe de non-nuisance ; souveraineté de l'individu sur lui-même ; tyrannie de la majorité et de l'opinion (De la liberté, ch. I) ; l'individualité comme élément du bien-être (ch. III)
La justiceLa justice comme classe de règles morales protégeant des droits, « la partie la plus importante, la plus sacrée, de la morale » ; égalité de comptage des bonheurs ; « chacun doit compter pour un » (L'Utilitarisme, ch. V)
L'ÉtatLimites du pouvoir de la société sur l'individu ; l'État ne peut contraindre que pour empêcher un tort à autrui, jamais pour le bien de l'individu lui-même (De la liberté, ch. I et IV) ; défense du suffrage des femmes (L'Assujettissement des femmes, 1869)
La véritéUne vérité qu'on ne discute plus devient un dogme mort ; faillibilité et liberté de discussion comme seule voie vers la certitude accessible à l'homme (De la liberté, ch. II)
La raisonEmpirisme radical : le bien et le mal, comme le vrai et le faux, sont « affaires d'observation et d'expérience » ; refus des principes évidents a priori (L'Utilitarisme, ch. I) ; logique de l'induction (Système de logique, 1843)
La natureLe principe d'utilité s'applique à tous les êtres capables de plaisir et de souffrance ; la comparaison avec les bêtes est « dégradante » parce que leurs plaisirs ne satisfont pas l'idée que l'homme se fait du bonheur (L'Utilitarisme, ch. II)

Œuvres​

Système de logique (1843)​

Le grand traité de théorie de la connaissance, qui fonde toute la science, mathématiques comprises, sur l'expérience et l'induction. Contre l'idée de vérités connues a priori, Mill soutient que même les axiomes sont des généralisations tirées de l'observation. Le dernier livre applique la méthode des sciences aux « sciences morales » (psychologie, société). Peu lu en Terminale, mais indispensable pour comprendre que l'utilitarisme est d'abord un empirisme appliqué à la morale.

Principes d'économie politique (1848)​

Le manuel d'économie de référence en Angleterre pendant un demi-siècle. Mill y sépare les lois de la production (nécessaires) de celles de la répartition (qui dépendent des institutions humaines, donc modifiables), ce qui ouvre la porte à des réformes sociales et à ses sympathies pour certaines formes de socialisme.

De la liberté (1859)​

Le classique du libéralisme. Objet : « la liberté sociale ou civile », c'est-à-dire les limites du pouvoir que la société peut exercer sur l'individu. Réponse : le principe de non-nuisance. Le chapitre II défend la liberté de pensée et de discussion (aucune opinion ne doit être réduite au silence) ; le chapitre III fait de l'individualité un élément du bien-être ; le chapitre IV discute les cas limites. Dédié à Harriet Taylor. Bref, clair, entièrement lisible par un élève.

L'Utilitarisme (1861)​

Publié d'abord en articles dans le Fraser's Magazine (1861), puis en volume (1863). Cinq chapitres : remarques générales (I) ; ce qu'est l'utilitarisme, avec la qualité des plaisirs et l'impartialité du spectateur (II) ; la sanction du principe (III) ; de quelle preuve il est susceptible (IV) ; le rapport entre justice et utilité (V). C'est le texte le plus enseigné : les chapitres II et V suffisent.

L'Assujettissement des femmes (1869)​

Plaidoyer pour l'égalité des sexes, écrit avec Harriet Taylor à l'esprit et porté par Mill à la Chambre des communes. La subordination légale d'un sexe à l'autre est mauvaise en elle-même et fait obstacle au progrès humain ; elle doit être remplacée par une égalité parfaite. Traduction française d'Émile Cazelles dès 1869.