Bergson
Biographie
Henri Bergson (Paris, 18 octobre 1859 – Paris, 4 janvier 1941) est l'un des philosophes français les plus influents de la première moitié du XXe siècle. Issu d'une famille juive d'origine polonaise, il fait des études brillantes au lycée Condorcet, puis entre à l'École normale supérieure en 1878 dans la même promotion que Jaurès et Durkheim. Agrégé de philosophie en 1881, il enseigne d'abord en lycée (Angers, Clermont-Ferrand, Paris) avant de soutenir en 1889 sa thèse principale, l'Essai sur les données immédiates de la conscience, qui pose d'emblée le concept central de durée.
Élu au Collège de France en 1900, il y donne pendant vingt ans des cours qui drainent un public considérable (mondain et philosophique), bien au-delà du cercle académique. Élu à l'Académie française en 1914, il reçoit le prix Nobel de littérature en 1927 — distinction rare pour un philosophe, signe que son écriture, soignée et imagée, est considérée comme une œuvre littéraire à part entière.
Concepts
1. Durée (durée pure)
La durée est le temps vécu de la conscience, par opposition au temps mesuré par les horloges. Le temps mesurable est une spatialisation du temps : on aligne les instants comme des points sur une ligne. Mais le temps réellement vécu n'est pas une succession d'instants identiques : il est une continuité qualitative, où chaque moment porte en lui tout le passé et anticipe l'avenir, où chaque état de conscience pénètre les autres comme les notes d'une mélodie. La durée ne se compte pas, elle se sent. C'est en elle que se loge la liberté : un acte libre est celui qui jaillit de toute notre durée, non d'une décision spatialisée.
2. Élan vital (élan vital)
L'élan vital est la poussée créatrice qui traverse la matière et invente continûment des formes vivantes nouvelles. Bergson l'introduit dans L'Évolution créatrice pour penser la vie sans la réduire ni à un mécanisme aveugle (succession de causes physiques) ni à un finalisme (réalisation d'un plan préexistant). La vie est invention imprévisible, comme un geste d'artiste : on ne peut, à partir des conditions matérielles, déduire ce qu'elle inventera. L'élan vital se diffracte en lignes divergentes (végétaux/animaux, instinct/intelligence/intuition), chacune explorant une voie de l'évolution.
3. Intuition (vs intelligence)
L'intelligence est, pour Bergson, la faculté forgée par l'action sur la matière inerte : elle découpe, mesure, sépare, immobilise — bref, elle spatialise. Elle est admirable pour fabriquer des outils (Bergson nomme l'homme Homo faber), mais inadaptée à penser la vie, qui est durée et mouvement. L'intuition, à l'inverse, est une sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et donc d'inexprimable. L'intuition est la voie philosophique d'accès à la durée, à la vie, à la liberté.
4. Mémoire (mémoire-habitude / mémoire pure)
Bergson dissocie deux phénomènes que le langage commun confond. La mémoire-habitude est motrice : elle se réalise dans des mécanismes corporels appris par répétition (savoir conduire, réciter une leçon mécaniquement). La mémoire pure conserve, dans l'esprit, l'intégralité du passé sous forme d'images-souvenirs uniques et datées. Le cerveau ne stocke pas la mémoire pure — il sélectionne, en fonction du présent, les souvenirs utiles à l'action. Cette thèse a une portée immense : la conscience excède le cerveau, elle ne s'y réduit pas.
Notions du programme
| Notion | Lien avec Bergson |
|---|---|
| Le temps | Durée pure vs temps spatialisé (Essai, ch. II ; L'Évolution créatrice, ch. I) — la notion centrale par excellence |
| La conscience | Conscience comme durée, moi profond vs moi superficiel (Essai, ch. II et III) |
| La liberté | L'acte libre comme expression du moi profond, contre le déterminisme (Essai, ch. III) |
| La nature | Élan vital, évolution créatrice, critique du mécanisme et du finalisme (L'Évolution créatrice, ch. I et III) |
| La science | Limites de l'intelligence pour penser la vie ; complémentarité science/philosophie (L'Évolution créatrice, ch. II et IV) |
| La technique | L'homme comme Homo faber : l'intelligence est née pour fabriquer des outils (L'Évolution créatrice, ch. II) |
| La religion | Religion statique (sociale) vs religion dynamique (mystique) (Les Deux Sources, ch. II et III) |
| Le devoir | Morale close (obligation sociale) vs morale ouverte (appel des héros et des saints) (Les Deux Sources, ch. I) |
| L'art | Le rire et le comique comme « mécanique plaqué sur du vivant » (Le Rire, ch. I) ; l'art comme dévoilement du réel (La Pensée et le Mouvant) |
| La vérité | L'intuition comme accès à la durée, irréductible à l'analyse intellectuelle (La Pensée et le Mouvant, « L'intuition philosophique ») |
| L'inconscient | Le passé conservé intégralement dans la mémoire pure, virtuel sous le présent (Matière et mémoire, ch. III) |
Œuvres
Essai sur les données immédiates de la conscience (1889)
Thèse principale, parfois appelée Essai. Bergson y distingue la durée pure (le temps vécu, qualitatif, où les états de conscience se fondent les uns dans les autres) du temps spatialisé (homogène, divisible, mesurable, projection de l'espace sur la conscience par les besoins de l'action). La liberté, qui semblait insaisissable au déterminisme, devient pensable : un acte est libre quand il émane du moi profond (la durée), non du moi superficiel (les habitudes spatialisées).
Matière et mémoire (1896)
Sous-titré « Essai sur la relation du corps à l'esprit ». Bergson y distingue deux mémoires : la mémoire-habitude (motrice, qui répète des comportements appris, comme savoir nager ou faire du vélo) et la mémoire pure (spirituelle, qui conserve intégralement le passé sous forme d'images-souvenirs). Le cerveau n'est pas un organe de stockage de la mémoire mais un instrument d'action : il sélectionne, dans le passé conservé par l'esprit, les souvenirs utiles à la situation présente.
Le Rire (1900)
Sous-titré « Essai sur la signification du comique ». Trois conférences sur le rire, dont la formule fameuse : « du mécanique plaqué sur du vivant ». Le rire surgit quand un être vivant (souple, adaptable, conscient) se conduit comme une machine (rigide, automatique, distrait). C'est un geste social correctif : la société rit pour rappeler à l'ordre celui qui s'écarte de la souplesse vitale exigée par la vie commune.
L'Évolution créatrice (1907)
Œuvre majeure. Bergson y critique à la fois le mécanisme (Spencer) et le finalisme (les causes finales préexistent), et propose le concept d'élan vital : la vie est une poussée originelle qui invente continûment des formes nouvelles, à la manière d'un artiste, sans plan préétabli. L'évolution n'est ni programmée (finalisme) ni purement aléatoire (mécanisme) : elle est création imprévisible.
Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932)
Dernière grande œuvre. Bergson y distingue la morale close (pression sociale, conformisme du groupe) et la morale ouverte (élan d'amour universel incarné par les saints, les sages, les héros). De même, religion statique (rites, dogmes, fonction sociale) et religion dynamique (mystique, expérience directe du divin, ouverture). Cette double polarité étend l'élan vital à la sphère humaine et historique.