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Kant

Biographie

Emmanuel Kant (Königsberg, 22 avril 1724 – Königsberg, 12 février 1804) est le philosophe avec qui toute la philosophie moderne dialogue, qu'on le défende ou qu'on le combatte. Son œuvre opère dans la philosophie ce qu'il a lui-même nommé une « révolution copernicienne » : ce ne sont pas nos connaissances qui se règlent sur les objets, mais les objets qui se règlent sur les structures a priori de notre esprit.

Kant naît dans une famille piétiste modeste à Königsberg, capitale de la Prusse-Orientale. Il y fait ses études (université de Königsberg, 1740), y devient répétiteur, puis maître de conférences (1755), et enfin professeur ordinaire de logique et de métaphysique en 1770. Il ne quittera jamais sa ville natale, anecdote célèbre qui contraste avec l'ampleur cosmopolite de sa pensée. Sa vie est entièrement dévouée au travail intellectuel, scandée avec une régularité légendaire : ses concitoyens, dit-on, réglaient leurs montres sur sa promenade quotidienne.

Concepts

1. Critique (et tribunal de la raison)

La critique, au sens kantien, n'est pas une démolition mais une enquête : elle cherche à savoir jusqu'où la raison peut connaître. Kant compare la raison à un tribunal qui doit juger ses propres prétentions, sans préjuger en sa propre faveur. Avant Kant, la métaphysique prétendait connaître Dieu, l'âme, le monde : Kant montre que ces objets sont inaccessibles à la connaissance théorique — non parce que la raison serait faible, mais parce que ces objets sortent du champ d'application légitime de l'expérience. La critique délimite donc ce qui est connaissable (les phénomènes, dans l'espace et le temps) et ce qui ne l'est pas (la chose en soi). Sans cette délimitation, la raison s'égare en illusions transcendantales.

2. Phénomène / chose en soi (Erscheinung / Ding an sich)

Kant dissocie deux ordres que la métaphysique pré-critique confondait. Le phénomène est la chose telle qu'elle nous apparaît, structurée par nos formes a priori de la sensibilité (l'espace et le temps) et par les catégories de l'entendement (causalité, substance…). La chose en soi est la chose telle qu'elle est en elle-même, indépendamment de notre perception : nous savons qu'elle existe (sans elle, il n'y aurait rien à percevoir), mais nous ne pouvons pas la connaître. Précisément, toute connaissance est connaissance de phénomènes, jamais de choses en soi. C'est ce que Kant appelle l'idéalisme transcendantal : les conditions de l'expérience sont en nous, mais ce qui nous affecte est bien réel. Cette dissociation rend la science possible (elle porte sur les phénomènes, qui obéissent à des lois) tout en préservant un espace pour la liberté et la morale (la chose en soi n'est pas soumise au déterminisme phénoménal).

3. Impératif catégorique

La morale kantienne se définit contre deux conceptions héritées : l'eudémonisme (la morale fondée sur la recherche du bonheur, comme chez Aristote) et l'utilitarisme (la morale fondée sur les conséquences). Toutes deux fondent l'action morale sur des impératifs hypothétiques : si tu veux être heureux, alors fais X. Ce ne sont pas des commandements moraux mais des règles de prudence. Le véritable commandement moral, Kant le nomme impératif catégorique : il commande inconditionnellement, indépendamment de toute fin recherchée. Sa formule la plus connue : « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle » (test d'universalisation). Une autre formule, dite des fins : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». Ces formules ne nous disent pas quoi faire (elles ne fournissent pas de contenu), mais comment faire : elles donnent la forme de toute action morale.

4. Autonomie de la volonté

L'autonomie (du grec autos, soi-même, et nomos, loi) est la capacité de la volonté à se donner à elle-même sa propre loi. Elle s'oppose à l'hétéronomie : agir sous l'effet d'une cause extérieure (un désir, une peur, une coutume, un intérêt). Pour Kant, seule une action autonome est moralement libre. La liberté ne consiste pas à faire ce qu'on veut (souvent, on « veut » ce que nos penchants nous dictent — c'est de l'hétéronomie), mais à obéir à la loi qu'on s'est donnée par sa propre raison. C'est ce qui rend l'homme digne : il est le seul être qui peut être à la fois auteur et sujet de la loi. L'autonomie est ainsi le fondement de la dignité humaine, et donc des droits : on ne peut traiter un être autonome comme un simple moyen.

5. Sapere aude (Aufklärung)

La formule, empruntée à Horace (Épîtres, I, 2, 40), signifie « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ». Elle est la devise des Lumières chez Kant : être éclairé, ce n'est pas accumuler du savoir, c'est oser penser par soi-même, sortir d'une « minorité » dans laquelle l'humanité s'est enfermée par paresse et lâcheté. Kant distingue toutefois l'usage privé de la raison (en tant que fonctionnaire ou citoyen, on peut être tenu d'obéir) et l'usage public (en tant qu'auteur ou savant, on doit pouvoir tout discuter publiquement). Précisément, l'Aufklärung n'est pas une révolution politique : c'est un processus de maturation intellectuelle, qui suppose la liberté de la plume.

Notions du programme

NotionLien avec Kant
Le devoirL'impératif catégorique ; agir par devoir et non conformément au devoir (Fondements de la métaphysique des mœurs, sect. I et II)
La libertéAutonomie vs hétéronomie ; la liberté comme propriété de la volonté de se donner sa propre loi (Critique de la raison pratique, livre I, ch. I)
La raisonCritique des limites de la raison théorique ; tribunal de la raison ; idées régulatrices (Critique de la raison pure, Préface B et Dialectique)
La conscienceAperception transcendantale, le « je pense » comme condition de toute pensée (Critique de la raison pure, Déduction transcendantale, B 131-132)
La véritéJugements synthétiques a priori ; conditions de possibilité de la connaissance (Critique de la raison pure, Introduction)
La scienceComment la science est-elle possible ? Le criticisme comme propédeutique aux sciences mathématique et physique (Critique de la raison pure)
La natureLa nature comme ensemble des phénomènes soumis à des lois ; téléologie comme principe régulateur (Critique de la faculté de juger, 2e partie)
L'artLe jugement esthétique : beau (sans concept, sans intérêt), sublime, génie (Critique de la faculté de juger, 1re partie)
L'ÉtatPaix perpétuelle ; droit cosmopolitique ; république comme constitution juridique (Vers la paix perpétuelle, 1795)
La justiceLe droit comme ensemble des conditions sous lesquelles la liberté de chacun peut s'accorder avec celle de tous (Doctrine du droit, Introduction)
La religionLa religion dans les limites de la simple raison ; foi rationnelle, postulats de la raison pratique (Critique de la raison pratique, Dialectique)
Le tempsLe temps comme forme a priori de la sensibilité interne, condition de toute expérience (Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale)
L'inconscientReprésentations obscures, qu'on n'aperçoit pas mais qui agissent en nous (Anthropologie du point de vue pragmatique, §5)

Œuvres

Critique de la raison pure (1781, 2e éd. 1787)

L'œuvre majeure de Kant et l'un des sommets de la philosophie moderne. Kant y pose la question : comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? — c'est-à-dire comment la science (mathématique, physique) peut-elle énoncer des vérités à la fois universelles et nécessaires ? La réponse : par les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) et les catégories de l'entendement (causalité, substance, nécessité…) qui structurent l'expérience. Au passage, Kant détrône la métaphysique traditionnelle : Dieu, l'âme, le monde comme totalité ne peuvent être connus mais demeurent des idées régulatrices de la raison.

Fondements de la métaphysique des mœurs (1785)

Court texte fondateur de l'éthique kantienne. Kant y établit trois formules de l'impératif catégorique (universalisation, fins, royaume des fins) et distingue rigoureusement l'action par devoir (moralement bonne) de l'action conforme au devoir mais accomplie par intérêt. L'autonomie y apparaît comme le principe suprême de la moralité.

Critique de la raison pratique (1788)

Examen systématique de la raison dans son usage pratique (moral). Kant y montre que la liberté, indémontrable théoriquement (cf. Critique de la raison pure), est un fait de la raison révélé par la conscience du devoir. Il y formule les postulats de la raison pratique : la liberté, l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu sont rationnellement nécessaires, non pour la connaissance, mais pour rendre la vie morale concevable. C'est ici que figure le célèbre exemple de la potence (cf. extrait représentatif) et la formule finale : « Le ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi. »

Critique de la faculté de juger (1790)

Troisième et dernière Critique. Kant y explore le jugement réfléchissant (qui cherche un universel à partir d'un cas singulier), avec deux applications : le jugement esthétique (le beau, plaisir désintéressé sans concept ; le sublime, sentiment de notre destination supra-sensible face au démesuré) et le jugement téléologique (la nature pensée comme si elle était finalisée, principe régulateur pour penser le vivant). Cette troisième Critique fait le pont entre nature (1re Critique) et liberté (2e Critique).

Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? (1784) et Vers la paix perpétuelle (1795)

Deux essais brefs mais essentiels. Le premier définit l'Aufklärung comme sortie de l'homme hors de l'état de minorité par l'usage public de la raison (« Sapere aude ! »). Le second propose les conditions juridiques d'une paix perpétuelle entre nations : constitutions républicaines, fédération d'États libres, droit cosmopolitique. Ces deux textes font de Kant l'un des fondateurs philosophiques du droit international moderne.