Aristippe de Cyrène
Biographie
Aristippe de Cyrène (Cyrène, v. 435 – v. 355 av. J.-C.) est le disciple de Socrate qui fonda l'hédonisme philosophique : faire du plaisir (hêdonê) le souverain bien de l'existence. Il représente l'hédonisme le plus radical de l'Antiquité, à l'opposé de la sagesse austère de son maître.
Né à Cyrène, riche colonie grecque de Libye, Aristippe vient à Athènes, attiré, dit-on, par la renommée de Socrate, dont il devient l'un des disciples. Mais à la différence de Platon, il tire de Socrate une leçon inverse : puisque tous les hommes recherchent le plaisir, faisons-en ouvertement la fin de la vie. Diogène Laërce rapporte qu'il fut le premier des disciples de Socrate à se faire payer pour son enseignement, et qu'il sut vivre dans le luxe comme dans le dénuement — notamment à la cour du tyran Denys de Syracuse — en s'adaptant « à tout lieu, à tout temps, à tout personnage ».
Concepts
1. Le plaisir comme « mouvement doux » (hêdonê)
Pour Aristippe, la sensibilité connaît deux mouvements : un mouvement doux, qui est le plaisir, et un mouvement violent, qui est la douleur. Le plaisir n'est donc pas l'absence de quelque chose, mais une réalité positive, active, éprouvée dans le corps. D'où une conséquence décisive, qui l'oppose d'avance à Épicure : l'absence de douleur n'est pas le plaisir — c'est un état intermédiaire, neutre, comparable au sommeil, ni doux ni violent. Le vrai plaisir suppose un mouvement ; il faut donc le rechercher activement, non se contenter de supprimer la souffrance. Le plaisir se distingue en cela du simple repos ou de la tranquillité.
2. Le primat du plaisir présent
Le plaisir qui compte est celui d'ici et maintenant. Contre le souci de l'avenir (l'espérance, la prévoyance, l'épargne des jouissances) et contre le regret du passé, Aristippe soutient qu'il faut jouir de l'instant : le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore, seul le présent est réellement à nous. Deux exemples : on ne doit pas gâcher un plaisir présent par la crainte d'un lendemain incertain ; et l'on ne doit pas non plus se priver aujourd'hui pour un bonheur futur qui pourrait ne jamais venir. L'enjeu est une économie du temps entièrement tournée vers le présent — ce que résumera plus tard la formule latine carpe diem.
3. Le plaisir particulier plutôt que le « bonheur »
Point subtil mais capital du cyrénaïsme : la fin de la vie n'est pas le bonheur (eudaimonia) entendu comme la somme des plaisirs d'une vie entière, mais chaque plaisir particulier, désirable pour lui-même. Le bonheur global n'est qu'un agrégat abstrait ; ce qu'on vit réellement, ce sont des plaisirs singuliers, ceux de tel instant. Aristippe dissocie ainsi deux choses que les autres écoles confondent : viser le bonheur (une vie réussie dans son ensemble) et viser un plaisir (concret, présent). Il choisit le second. Cette thèse le sépare radicalement d'Aristote comme d'Épicure, pour qui le plaisir n'a de sens que rapporté à une vie tout entière.
4. « Posséder sans être possédé » : la maîtrise dans la jouissance
L'hédonisme d'Aristippe n'est pas un abandon à ses appétits : c'est un art de jouir en restant maître de soi. Le sage cyrénaïque profite des plaisirs sans s'y asservir : il peut tout prendre et tout quitter, s'adapter à l'opulence comme à la privation. L'exemple fameux est celui de la courtisane Laïs, dont Aristippe était l'amant : à qui lui reproche cette liaison, il répond qu'il possède Laïs sans être possédé par elle. Le comble de la vertu, dit-il, n'est pas de s'abstenir des plaisirs, mais de les dominer sans s'en priver. Ce libre usage des plaisirs est aussi une forme de liberté : ne dépendre d'aucun d'eux.
Notions du programme
| Notion | Lien avec Aristippe |
|---|---|
| Le bonheur | Le souverain bien est le plaisir du corps, particulier et présent (plaisir-mouvement), non l'eudaimonia comme somme d'une vie (Diogène Laërce, Vies, II) |
| Le temps | Seul le plaisir présent est réel et désirable : ni regret du passé, ni souci de l'avenir (Diogène Laërce, Vies, II) |
| La liberté | « Posséder sans être possédé » : jouir des plaisirs sans s'y asservir, s'adapter à toute circonstance (Diogène Laërce, Vies, II, 66-75) |
| Le devoir | Par contraste : l'hédonisme cyrénaïque ignore le devoir et l'obligation — utile pour opposer une morale du plaisir aux morales de la loi (Kant) |
Œuvres
Aucune œuvre d'Aristippe n'a été conservée, et la tradition antique doute qu'il ait rien écrit. Sa pensée se reconstitue à partir de sources indirectes (doxographie).
Source principale : Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre II
La biographie d'Aristippe et l'exposé de la doctrine cyrénaïque occupent le livre II (§ 65-104). C'est notre témoignage le plus complet : anecdotes, apophtegmes (propos mémorables) et résumé doctrinal. À manier avec précaution — Diogène Laërce compile des sources diverses, parfois contradictoires.
Sources secondaires (témoignages)
La doctrine cyrénaïque est également rapportée, par fragments, chez Cicéron, Sextus Empiricus et Eusèbe de Césarée. Ces témoignages permettent de distinguer la position d'Aristippe l'Ancien de celles de ses successeurs (Hégésias « le persuadeur de mort », Anniceris, Théodore l'Athée), qui infléchiront l'école dans des directions opposées.