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Épicure

Biographie

Épicure (341-270 av. J.-C.) est un philosophe grec de l'époque hellénistique, fondateur de l'épicurisme : la première grande philosophie à concevoir explicitement la pensée comme une médecine de l'âme, tout entière ordonnée au bonheur de l'individu.

Il naît en 341 av. J.-C. à Samos, île de la mer Égée où son père, citoyen athénien, s'était installé comme maître d'école. Il découvre la philosophie très jeune et se forme notamment auprès de Nausiphane, un disciple de Démocrite : c'est de là qu'il hérite l'atomisme, la doctrine qui explique tout ce qui existe par des atomes en mouvement dans le vide. Après avoir enseigné à Mytilène puis à Lampsaque, il s'installe à Athènes vers 306 et y fonde son école dans le jardin de sa maison — d'où son nom : le Jardin (Kêpos).

Concepts

1. Le plaisir-repos (hêdonê catastématique)

L'épicurisme est un hédonisme (de hêdonê, « plaisir ») : le plaisir est le souverain bien. Mais Épicure distingue deux plaisirs que le langage courant confond. Le plaisir en mouvement (cinétique) est la jouissance active — manger, boire, satisfaire un désir : il est violent, éphémère et surtout insatiable (c'est le « tonneau percé » qu'on remplit sans fin). Le plaisir en repos (catastématique) est l'état d'équilibre atteint une fois la douleur supprimée : ne plus manquer de rien. Le véritable bonheur est ce plaisir-repos, qui a deux versants : l'aponie (absence de douleur du corps) et l'ataraxie (absence de trouble de l'âme). Renverser la valeur des deux plaisirs — préférer le repos à la jouissance — est le geste fondateur de la sagesse épicurienne.

2. La classification des désirs

Puisque le malheur vient du désir qui s'emballe, il faut apprendre à trier ses désirs. Épicure les répartit en trois classes, hiérarchisées selon leur rapport à la nature et à la nécessité :

  1. Les désirs naturels et nécessaires — boire quand on a soif, manger quand on a faim : leur satisfaction supprime une douleur réelle, et ils sont faciles à combler.
  2. Les désirs naturels mais non nécessaires — le mets raffiné plutôt que le pain, la variété des plaisirs : ils ne suppriment aucune douleur, ils ne font que varier le plaisir. On peut s'en passer.
  3. Les désirs ni naturels ni nécessaires (vains) — la richesse, la gloire, le pouvoir : illimités par nature, ils ne peuvent jamais être rassasiés et sont la source même du trouble.

La sagesse consiste à combler les premiers et à se libérer des derniers. Comprendre cette hiérarchie, c'est déjà commencer à guérir.

3. Le quadruple remède (tetrapharmakos)

Toute la doctrine se condense en un quadruple remède — quatre vérités qui, méditées, suffisent à rendre l'âme sereine : (1) les dieux ne sont pas à craindre — bienheureux et immortels, ils ne s'occupent pas des hommes ; (2) la mort n'est pas à craindre — elle est privation de toute sensation ; (3) le bonheur est facile à atteindre — il suffit de limiter ses désirs ; (4) la douleur est facile à supporter — si elle est intense, elle est brève ; si elle dure, elle est faible. L'enjeu est thérapeutique : la philosophie n'est pas un savoir abstrait mais un traitement des peurs. Les deux premiers remèdes reposent d'ailleurs sur la physique (voir concept 5) : c'est en comprenant la nature qu'on cesse de craindre les dieux et la mort.

4. « La mort n'est rien pour nous »

Ce n'est pas un slogan mais un argument, dirigé contre l'évidence commune selon laquelle la mort serait le pire des maux. Épicure raisonne ainsi : tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or la mort est précisément l'absence de toute sensation ; donc la mort n'est ni un bien ni un mal — elle « n'est rien pour nous ». Il ajoute l'argument de la non-rencontre : « tant que nous existons, la mort n'est pas là ; quand la mort est là, nous ne sommes plus ». La mort et le sujet ne se croisent jamais. L'enjeu n'est pas macabre mais existentiel : se libérer de la peur de mourir, c'est cesser de désirer l'immortalité et rendre au présent toute sa valeur.

5. La physique atomiste et la déclinaison (clinamen)

La morale d'Épicure s'appuie sur une physique matérialiste héritée de Démocrite : tout ce qui existe se réduit à des atomes (insécables, éternels) et au vide dans lequel ils tombent. Les corps naissent et se défont au gré de leurs rencontres — l'âme elle-même est faite d'atomes subtils, et la mort n'est que leur dispersion. Épicure ajoute une thèse décisive : en tombant, les atomes dévient imperceptiblement de leur trajectoire — la déclinaison, en latin clinamen (doctrine surtout connue par Lucrèce et Cicéron). Cette déviation minuscule a une portée immense : elle fonde à la fois la contingence du monde (aucun dieu ne l'a ordonné) et le libre-arbitre humain (contre le déterminisme strict de Démocrite). Ainsi, connaître la nature n'est pas une curiosité savante : c'est se guérir de la crainte des dieux et de la mort.

Notions du programme

NotionLien avec Épicure
Le bonheurLe bonheur comme plaisir-repos (ataraxie et aponie), le calcul des plaisirs, l'autosuffisance (Lettre à Ménécée)
La libertéLe clinamen fonde le libre-arbitre contre le déterminisme ; l'autosuffisance comme liberté intérieure (« Cache ta vie »)
La religionCritique de la crainte des dieux ; les dieux existent mais ne gouvernent pas le monde ; la vraie impiété (Lettre à Ménécée, §123-124)
La naturePhysique matérialiste (atomes et vide) ; connaître la nature guérit des peurs ; distinction du naturel et du vain dans les désirs
La raisonLa prudence (phronêsis), calcul des plaisirs et des peines, « le plus grand des biens » ; la philosophie comme raisonnement vigilant
La scienceL'atomisme et la canonique (théorie de la connaissance fondée sur la sensation et les « prénotions ») (Lettre à Hérodote)
Le devoirPar contraste : l'épicurisme est une morale du bonheur, non du devoir — utile pour opposer eudémonisme et morale déontologique (Kant)

Œuvres

Presque toute l'œuvre d'Épicure est perdue. L'essentiel de ce qui subsiste nous est transmis par Diogène Laërce, qui reproduit trois lettres et les Maximes capitales au livre X de ses Vies et doctrines des philosophes illustres (IIIe s. apr. J.-C.).

Lettre à Ménécée

Court résumé de l'éthique épicurienne, adressé à un disciple. On y trouve le quadruple remède, la classification des désirs, l'argument sur la mort et la définition du plaisir-repos. C'est le texte le plus enseigné en Terminale, véritable manuel de la vie heureuse.

Lettre à Hérodote

Résumé de la physique : les principes de l'atomisme (atomes, vide, mouvement) et de la canonique (la théorie de la connaissance, fondée sur les sensations et les « prénotions »). Base théorique dont dépend toute la morale.

Maximes capitales (Kyriai doxai)

Recueil de quarante sentences condensant la doctrine sous une forme mémorisable. La IIe énonce que « la mort n'est rien pour nous » ; la IVe fonde le remède contre la douleur.

Sentences vaticanes

Recueil de quatre-vingt-une maximes, redécouvert en 1888 dans un manuscrit du Vatican. Plusieurs prolongent les Maximes capitales et insistent sur l'amitié (philia), valeur centrale du Jardin — qu'une maxime fameuse (Maxime capitale XXVII) place au premier rang des biens que procure la sagesse.

De la nature (Peri phuseôs)

Grand traité de physique en trente-sept livres, aujourd'hui perdu, connu par des fragments retrouvés dans les papyrus carbonisés d'Herculanum. C'était l'exposé systématique de l'atomisme, dont les lettres ne donnent qu'un résumé.

Vidéo complémentaire