Durkheim
Biographie
Émile Durkheim (Épinal, 1858 — Paris, 1917) est le fondateur de la sociologie française : celui qui a voulu faire de la société un objet de science, et non de morale ou d'opinion.
Contexte intellectuel : Durkheim pense contre deux adversaires. Contre la psychologie et l'économie libérale, qui expliquent le social par l'individu : pour lui, c'est l'inverse — le tout précède et forme les parties. Contre la philosophie spéculative, qui raisonne sur des concepts : il veut partir de faits mesurables, statistiques, comparables. À la différence de Comte, dont il hérite le projet d'une science du social, il lui donne enfin une méthode opératoire. Dans le débat sur le fondement de la morale, il occupe une place à part : il ne choisit ni la raison ni le sentiment, il déplace la question.
Concepts
1. Le fait social
Un fait social est une manière d'agir, de penser ou de sentir qui possède deux caractères : elle est extérieure à l'individu, et elle exerce sur lui une contrainte. La langue que je parle, le système monétaire que j'emploie, les règles de politesse, le droit : je ne les ai pas inventés, je les ai reçus, et je ne peux pas m'y soustraire sans conséquence.
Deux exemples. Je peux vouloir payer en coquillages : personne n'acceptera — la contrainte n'est pas dans ma tête, elle est dans l'institution. Je peux décider de ne pas saluer : je ne serai pas arrêté, mais le regard des autres se chargera de la sanction. C'est ce second exemple qui compte, car il montre que la contrainte n'est pas toujours juridique : elle est le plus souvent diffuse.
L'enjeu est méthodologique autant que philosophique : si les faits sociaux ont une existence propre, alors ils peuvent être étudiés comme des choses, du dehors, et la sociologie est une science.
2. La conscience collective
L'ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d'une société forme un système qui a sa vie propre : Durkheim l'appelle la conscience collective. Elle n'est pas la somme des consciences individuelles ; elle leur est extérieure et leur survit. Les individus passent, elle demeure.
L'articulation avec le fait social est directe : la conscience collective est ce qui donne aux faits sociaux leur force obligatoire. Quand je transgresse une règle morale, ce n'est pas une conscience individuelle que j'offense, c'est cette conscience publique qui « exerce une surveillance sur la conduite des citoyens ».
3. Solidarité mécanique / solidarité organique
Durkheim distingue deux manières dont une société tient ensemble. La solidarité mécanique unit par la ressemblance : dans les sociétés traditionnelles, les individus font les mêmes choses, croient les mêmes choses, et la conscience collective y est forte, englobante. Le droit y est surtout répressif — il punit, car l'offense atteint tout le monde.
La solidarité organique unit par la différence : dans les sociétés modernes, la division du travail rend chacun spécialisé, donc dépendant des autres, comme les organes d'un corps. Le droit y devient surtout restitutif — il répare et coordonne plutôt qu'il ne châtie.
La progression n'est pas un progrès moral : c'est un changement de mode de cohésion, et il a son pathologie propre.
4. L'anomie
L'anomie (du grec a-nomos, « sans loi ») est l'état d'une société dont les règles se sont affaiblies au point de ne plus encadrer les désirs des individus. Ce n'est pas l'absence de lois écrites, mais l'absence de norme intériorisée.
Le paradoxe que Durkheim établit dans Le Suicide est resté célèbre : l'homme n'est pas plus heureux quand rien ne le limite. Des désirs sans bornes sont des désirs qu'aucune satisfaction n'apaise. L'anomie augmente donc dans les périodes de crise — mais aussi de prospérité brutale. La règle sociale n'est pas seulement une contrainte : elle est une condition du bonheur, ce qui donne à Durkheim une place inattendue dans une leçon sur le bonheur ou sur la liberté.
5. Le sacré et le profane
Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Durkheim définit la religion par une partition avant de la définir par une croyance : toute religion sépare le monde en deux domaines rigoureusement disjoints, le sacré et le profane. Ce qui est sacré est interdit, mis à part, protégé par des rites.
La thèse qui en découle est la plus discutée de son œuvre : ce que la société adore sous le nom de dieu, c'est elle-même. La religion est le moment où la société se rend sensible à ses membres.
Notions du programme
| Notion | Lien avec l'auteur |
|---|---|
| Devoir | Le devoir n'est ni rationnel ni sentimental : c'est un fait social, extérieur et coercitif (Les Règles de la méthode sociologique, ch. I). |
| Religion | Définition de la religion par le partage sacré / profane ; la société comme objet réel du culte (Les Formes élémentaires, 1912). |
| Conscience | La conscience collective, distincte des consciences individuelles (De la division du travail social, I). |
| Travail | La division du travail comme source de la solidarité moderne, et non seulement de productivité (De la division du travail social). |
| Liberté | L'anomie : des désirs sans limites ne libèrent pas, ils rendent malheureux (Le Suicide, livre II). |
| Justice | Le droit répressif et le droit restitutif comme indices du type de cohésion sociale (De la division du travail social, I). |
| État | L'État comme organe de la pensée collective dans les sociétés à solidarité organique (Leçons de sociologie). |
| Science | « Traiter les faits sociaux comme des choses » : l'objectivité conquise contre les prénotions (Les Règles, ch. II). |
Œuvres
De la division du travail social (1893)
Thèse de doctorat. Comment une société où chacun fait autre chose tient-elle mieux ensemble qu'une société où tous font la même chose ? Réponse par le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique, lu à travers l'évolution du droit. Contient la définition de la conscience collective.
Les Règles de la méthode sociologique (1895)
Le manifeste de méthode, et le livre le plus utilisé en Terminale. Deux gestes : définir le fait social (ch. I), puis poser la règle d'objectivité — traiter les faits sociaux comme des choses, en écartant les « prénotions » (ch. II). Bref, dense, entièrement citable.
Le Suicide (1897)
La démonstration en acte : à partir des statistiques européennes, Durkheim établit que les taux de suicide varient selon des facteurs sociaux — religion, famille, conjoncture — et non selon des causes individuelles. Il en tire une typologie (égoïste, altruiste, anomique, fataliste).
Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)
Le dernier grand livre. En étudiant le totémisme australien comme forme la plus simple de religion, Durkheim cherche les structures communes à toutes : la partition sacré / profane, le rite, l'effervescence collective. Thèse finale : l'objet réel du culte est la société elle-même.
L'Éducation morale (cours 1902-1903, posthume 1925)
Cours à la Sorbonne sur la manière de fonder une morale laïque. Les trois éléments de la moralité : esprit de discipline, attachement au groupe, autonomie de la volonté. Utile pour montrer que Durkheim ne réduit pas la morale à la contrainte subie.