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Rousseau

Biographie​

Jean-Jacques Rousseau (Genève, 1712 — Ermenonville, 1778) est le philosophe des Lumières qui retourne contre elles l'idée de progrès : les sciences, les arts et la vie en société n'ont pas amélioré l'homme, naturellement bon, ils l'ont corrompu. Toute son œuvre cherche comment un être ainsi dénaturé peut retrouver sa liberté : par une éducation qui suive la nature (Émile), et par un contrat qui fasse de la loi l'expression de la volonté de tous (Du contrat social).

Contexte intellectuel : Rousseau est un homme des Lumières qui pense contre les Lumières. Contre Hobbes, il refuse que l'état de nature soit une guerre de tous contre tous. Contre Voltaire et Diderot, il refuse que les sciences et les arts adoucissent les mœurs. Contre les philosophes qui font de la raison la source de la morale, il place à l'origine un sentiment, la pitié, antérieur à toute réflexion ; sur ce point, il rejoint Hume, avec qui il se brouillera pourtant.

Concepts​

1. Amour de soi / amour-propre​

Rousseau distingue deux mouvements que le langage courant confond sous le mot « égoïsme ». L'amour de soi est le simple instinct de conservation : il me porte à me nourrir, à me protéger, à fuir la douleur. Il est naturel, et il n'est ni bon ni mauvais. L'amour-propre est tout autre chose : c'est l'amour de soi qui se compare. Je ne veux plus seulement vivre, je veux valoir plus que l'autre — être mieux vêtu, plus admiré, mieux classé. Le premier existe chez l'homme seul ; le second suppose la société, le regard d'autrui, et la réflexion.

La portée est considérable : si l'amour-propre naît de la comparaison, alors la méchanceté n'est pas dans la nature humaine, elle est un produit social. Et, chez Rousseau, elle a une source précise — la raison. « C'est la raison qui engendre l'amour-propre. »

2. La pitié (commisération)​

La pitié est le sentiment qui nous fait souffrir de la souffrance d'autrui. Elle a trois caractères pour Rousseau : elle est naturelle (les bêtes en donnent des signes), elle est antérieure à la réflexion (elle agit avant que je délibère), et elle est motrice (elle « nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir »).

Deux exemples : l'animal qui hésite à passer sur le corps d'un congénère mort ; le passant qui se précipite vers un blessé avant d'avoir pesé quoi que ce soit. L'enjeu philosophique est là : si la pitié suffit à me faire agir bien sans que la raison intervienne, alors la morale peut avoir une source non rationnelle. Dans l'état de nature, écrit Rousseau, elle « tient lieu de lois, de mœurs et de vertu ».

3. L'état de nature — contre Hobbes​

L'état de nature n'est pas un fait historique mais une hypothèse méthodologique : que reste-t-il de l'homme si l'on retranche tout ce que la société lui a ajouté ? Hobbes répondait : un loup, et une guerre de tous contre tous. Rousseau répond exactement l'inverse — l'homme naturel est solitaire, borné dans ses désirs, sans langage élaboré, et paisible, précisément parce qu'il ne se compare pas.

Ce que Rousseau gagne : l'inégalité, la violence et la domination cessent d'être des données de la nature humaine pour devenir des effets de l'histoire. Ce qui a été fait peut être défait — c'est ce qui rend possible Du contrat social.

4. La volonté générale — à ne pas confondre avec la volonté de tous​

La volonté générale n'est pas ce que veut la majorité. La volonté de tous est la somme des intérêts particuliers ; la volonté générale est ce que veut le corps politique en tant que corps, c'est-à-dire l'intérêt commun. On peut donc être en minorité et avoir tort sur ce que veut la volonté générale, mais on peut aussi être une majorité qui se trompe.

L'enjeu : Rousseau cherche une forme d'association où chacun, « obéissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même ». Obéir à la loi que je me suis prescrite n'est plus une servitude — c'est la définition même de la liberté civile.

5. La conscience morale​

Dans la Profession de foi du vicaire savoyard (Émile, livre IV), la conscience est ce sens intérieur qui juge du bien et du mal — non par raisonnement, mais par sentiment. « Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. » Elle est universelle et innée, là où les jugements varient d'un peuple à l'autre.

Attention à la nuance, essentielle pour ne pas caricaturer Rousseau : la raison n'est pas évacuée. Elle fait connaître le bien ; c'est la conscience qui le fait aimer. Les deux facultés coopèrent — ce qui rend ce texte plus propice à une synthèse que le texte sur la pitié, franchement antithétique.

Notions du programme​

NotionLien avec l'auteur
NatureL'état de nature comme hypothèse (Discours sur l'inégalité, 1ʳᵉ partie) ; la pitié comme « pur mouvement de la nature ».
DevoirLa source du devoir est un sentiment naturel, non la raison — pièce maîtresse de l'antithèse face à Kant (Discours sur l'inégalité, 1ʳᵉ partie).
ConscienceLa conscience morale comme sentiment et non jugement (Émile, IV, Profession de foi).
Liberté« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers » ; liberté naturelle, civile et morale (Du contrat social, I, 1 et I, 8).
ÉtatLe contrat social comme fondement de la légitimité politique, contre le droit du plus fort (Du contrat social, I, 3 et I, 6).
JusticeL'origine de l'inégalité dans la propriété, non dans la nature (Discours sur l'inégalité, 2ᵉ partie).
RaisonLa raison n'est pas le remède mais une partie du mal : elle engendre l'amour-propre et isole (Discours sur l'inégalité, 1ʳᵉ partie).
LangageL'origine du langage dans la passion avant le besoin (Essai sur l'origine des langues).

Œuvres​

Discours sur les sciences et les arts (1750)​

Le discours qui l'a rendu célèbre, réponse négative à l'Académie de Dijon. Thèse : le progrès des sciences et des arts n'a pas épuré les mœurs, il les a corrompues en substituant la politesse à la vertu. Court, polémique, encore proche du morceau d'éloquence.

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755)​

L'œuvre philosophique majeure. Première partie : l'homme de la nature, sa bonté, sa pitié, son indépendance. Seconde partie : l'histoire de la chute — propriété, métallurgie et agriculture, inégalité, puis institution d'un pouvoir qui la consacre. On y trouve l'amour de soi / amour-propre, la perfectibilité, et la formule sur le premier qui enclôt un terrain.

Du contrat social (1762)​

Non pas ce qui a été, mais ce qui doit être : à quelles conditions une autorité politique est-elle légitime ? Réponse par le pacte, la volonté générale et la souveraineté du peuple, inaliénable et indivisible. Contient la distinction entre volonté générale et volonté de tous (II, 3).

Émile ou De l'éducation (1762)​

Traité d'éducation en cinq livres, et roman. Principe : suivre la nature de l'enfant plutôt que la forcer. Le livre IV contient la Profession de foi du vicaire savoyard, morceau autonome sur la religion naturelle et la conscience morale — c'est lui qui vaut au livre d'être condamné.

Les Confessions (rédigées 1765-1770, posthumes 1782-1789)​

Première autobiographie moderne : Rousseau prétend se montrer « dans toute la vérité de la nature ». À citer en Conscience comme document sur la connaissance de soi et ses limites.