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Hédonisme

Définition

L'hédonisme (du grec hêdonê, « plaisir ») identifie le bien au plaisir et le mal à la douleur : le plaisir est la seule chose désirable pour elle-même, le critère naturel de toute valeur. À la différence des morales de la vertu ou du devoir, qui subordonnent le plaisir à une fin plus haute, l'hédonisme en fait la mesure de tout. Mais il se partage aussitôt en deux versants opposés : un hédonisme radical, qui veut assouvir tous les désirs et jouir de l'instant (Calliclès, Aristippe), et un hédonisme modéré, qui limite et calcule les plaisirs pour atteindre la sérénité (Épicure).

Thèses

1. Le bien, c'est le plaisir

Le plaisir est le seul bien recherché pour lui-même ; tout le reste (richesse, savoir, vertu) n'a de valeur qu'en tant que moyen d'obtenir du plaisir ou d'écarter la douleur, seul mal véritable. Le plaisir est la fin (telos) de l'existence. C'est la thèse-souche, commune à toutes les formes d'hédonisme, d'Aristippe à l'utilitarisme moderne.

2. La preuve est naturelle : l'argument du berceau

Nul besoin de démonstration savante : dès l'enfance, avant toute réflexion, tout être vivant recherche le plaisir et fuit la douleur. Le plaisir n'est donc pas une valeur inventée par la culture, mais le critère naturel du bien, inscrit dans la sensibilité même. Cet argument, rapporté des Cyrénaïques par Diogène Laërce, sera repris par Épicure : la nature elle-même nous montre où est le bien.

3. Deux hédonismes : radical et modéré

Sous un même principe se cachent deux hédonismes opposés, selon la réponse donnée à une seule question : faut-il satisfaire tous ses désirs, ou les trier ?

  • L'hédonisme radical répond : le plus de plaisir possible. Le plaisir est actif, corporel, présent (un « mouvement doux ») ; il faut assouvir ses désirs sans limite (Calliclès) et saisir l'instant (Aristippe). Sa logique : plus on désire et plus on jouit, mieux c'est.
  • L'hédonisme modéré répond : le bon plaisir, non pas tous. Le vrai plaisir est un repos — l'absence de douleur (aponie) et de trouble de l'âme (ataraxie) ; on l'atteint en limitant ses désirs, non en les gonflant (Épicure). Sa logique : qui désire peu manque rarement.

La différence tient à la nature même du plaisir : mouvement (une jouissance à combler sans cesse) pour l'un, repos (l'équilibre du manque une fois supprimé) pour l'autre.

Hédonisme radical (Calliclès, Aristippe)Hédonisme modéré (Épicure)
Nature du plaisirmouvement, jouissance active du corpsrepos, absence de douleur et de trouble
Rapport aux désirsles assouvir tous, sans limiteles trier et les limiter
Rapport au tempsl'instant présentune vie entière, par le calcul
Critique adversele tonneau percé : insatiable, jamais comblé (Socrate)la fadeur : un bonheur « négatif », sans éclat

Toute la leçon sur le bonheur rejoue cet écart, dont l'image du tonneau percé (Socrate contre Calliclès) est le nerf : le désir radical est un tonneau qu'on ne remplit jamais.

4. Contre les morales de la vertu et du devoir (thèse polémique)

L'hédonisme récuse l'idée d'un bien moral supérieur au plaisir. La vertu n'a de sens que si elle rend heureux ; se sacrifier « par devoir », renoncer au plaisir « par principe » est un contresens. Le plaisir est premier, la vertu instrumentale. C'est ce qui oppose frontalement l'hédonisme au stoïcisme (pour qui le plaisir est indifférent) et, plus tard, à la morale kantienne du devoir.

5. Le calcul des plaisirs (principe méthodologique)

Rechercher le plaisir n'est pas s'abandonner à toute impulsion : il faut peser plaisirs et peines, présents et à venir. Épicure renonce à un plaisir qui entraînerait une douleur plus grande, et accepte une douleur qui prépare un plaisir supérieur. Cette « arithmétique des plaisirs » sera systématisée au XIXᵉ siècle par l'utilitarisme de Bentham, qui prétend la rendre quasi mathématique.

Auteurs

Versant radical — assouvir les désirs, plaisir actif et présent :

  • Calliclès — personnage du Gorgias de Platon (non un philosophe historique) : l'hédonisme radical à l'état pur — l'assouvissement illimité des désirs, érigé en « juste selon la nature ». Cf. 05-Auteurs/Platon/.
  • Aristippe de Cyrène (v. 435 – v. 355 av. J.-C.) — fondateur de l'école cyrénaïque : le plaisir-mouvement, corporel et présent — un hédonisme radical, mais tempéré par la maîtrise (« posséder sans être possédé »). Source : Diogène Laërce, Vies, II. Fiche : 05-Auteurs/Aristippe/fiche-aristippe.md.

Versant modéré — limiter les désirs, plaisir-repos :

  • Épicure (341-270 av. J.-C.) — l'hédonisme du plaisir-repos (ataraxie), fondé sur le tri et le calcul des plaisirs et sur l'autosuffisance ; Lettre à Ménécée. Fiche : 05-Auteurs/Epicure/fiche-epicure.md.

Prolongements modernes — l'hédonisme devenu morale sociale :

  • Jeremy Bentham (1748-1832) — Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) : l'utilitarisme, hédonisme transformé en principe social — « le plus grand bonheur du plus grand nombre » — assorti d'une « arithmétique des plaisirs ».
  • John Stuart Mill (1806-1873) — L'Utilitarisme (1863) : affine Bentham en distinguant des plaisirs supérieurs (intellectuels) et inférieurs (sensibles) — « mieux vaut être Socrate insatisfait qu'un pourceau satisfait ».
  • Michel Onfray (né en 1959) — prolongement contemporain revendiqué : un hédonisme matérialiste et athée (L'Invention du plaisir, La Puissance d'exister). À présenter avec prudence, comme reprise militante plus que doctrine scolaire.

Courants liés

Courants apparentés

  • Épicurisme — la principale école hédoniste, versant modéré : le plaisir comme repos et absence de trouble.
  • Utilitarisme — hédonisme étendu à la société (XIXᵉ s.) : le bien collectif se mesure à la somme des plaisirs et des peines.
  • Eudémonisme — genre plus large dont l'hédonisme est une espèce : pour Épicure, le plaisir est la voie du bonheur (cf. 07-Courants/Eudemonisme/fiche-eudemonisme.md).

Courants opposés

  • Stoïcisme — désaccord fondamental : le plaisir n'est qu'un « indifférent » ; seule la vertu fait le bonheur, et il faut consentir au cours des choses, non en jouir (cf. 07-Courants/Stoicisme/).
  • Morale kantienne du devoir (déontologisme) — désaccord fondamental : la valeur morale ne vient pas du plaisir mais du respect de la loi ; il faut agir par devoir, non par inclination (cf. 07-Courants/Deontologisme/).
  • Cynisme / ascétisme — désaccord fondamental : la vertu est dans le renoncement et la maîtrise des besoins, non dans la jouissance.

Vidéo complémentaire