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Corrigé

L’art et la morale

Exercice sur les œuvres de Boltanski, Abramović et Serrano
Expliquez en quoi l’art peut poursuivre un but moral ou au contraire le rejeter.
L’art au service du bien moral : L’installation Personnes de Christian Boltanski (2010) poursuit un but moral évident : en référence à la Shoah, elle utilise des vêtements posés à plat, des boîtes numérotées et un grappin mécanique qui saisit et relâche les habits pour évoquer la déshumanisation et le caractère aléatoire de la mort dans les camps. L’œuvre vise à susciter l’émotion, la mémoire et la réflexion morale du spectateur face à l’horreur du génocide.
De même, la performance The Onion de Marina Abramović (1995) a une visée de dénonciation : en mangeant un oignon cru tout en pleurant, l’artiste dénonce l’extermination de huit mille Bosniaques par l’armée serbe. L’art devient ici un acte de témoignage moral et politique.
L’art qui transgresse la morale : L’œuvre Immersion Piss Christ d’Andres Serrano (1987) — un crucifix immergé dans l’urine de l’artiste — a provoqué un scandale et a même été partiellement détruite par des activistes catholiques en 2011 à Avignon. Cette œuvre pose la question des limites de la liberté artistique : l’art a-t-il le droit de choquer, de blasphémer, de heurter les croyances ?
La performance Rhythm 0 d’Abramović (1974), où l’artiste se laisse manipuler par le public avec des objets allant de fleurs à des armes, pose une question différente : elle révèle la violence dont les êtres humains sont capables lorsqu’on leur en donne l’occasion. L’art ne défend pas ici la morale, il met à l’épreuve celle du spectateur.
L’art peut donc servir le bien moral (mémoire, dénonciation) comme le transgresser ou le questionner (provocation, mise à l’épreuve).

Aristote : la fonction cathartique de l’art

Aristote, Poétique (IVᵉ s. av. J.-C.)
1. Pourquoi la tragédie doit-elle inspirer de la terreur et de la pitié au spectateur ?
Selon Aristote, la tragédie doit inspirer « la pitié et la terreur » parce que c’est précisément par ces émotions violentes qu’elle opère la « purgation des passions de la même nature » (catharsis). Le spectateur, en éprouvant de la terreur devant le destin tragique du héros et de la pitié pour ses souffrances, libère en lui-même ces passions de manière contrôlée. C’est comme une purification : les émotions dangereuses sont évacuées dans le cadre protégé de la représentation théâtrale, au lieu de s’exprimer de manière destructrice dans la vie réelle. La tragédie a donc une fonction thérapeutique et morale : en nous confrontant à des destins terrifiants (comme « la fable d’Œdipe »), elle nous aide à maîtriser nos propres émotions.
2. Pourquoi ne doit-elle pas « frapper la vue » ?
Aristote précise qu’il faut « sans frapper la vue, constituer la fable de telle façon que, au récit des faits qui s’accomplissent, l’auditeur soit saisi de terreur ou de pitié par suite des événements ». La terreur et la pitié doivent naître de la structure même du récit (la « fable »), c’est-à-dire de l’enchaînement logique des actions, et non d’un spectacle visuel violent ou sanglant. Si la tragédie « frappait la vue » en montrant directement les actes horribles sur scène, l’effet serait celui du dégoût ou du choc brut, et non celui de la catharsis. La terreur doit être intellectuelle et émotionnelle, pas sensorielle : c’est en comprenant la logique implacable du destin tragique que le spectateur éprouve une véritable purification de ses passions. Le récit doit suffire à produire l’effet cathartique sans recourir au spectaculaire.
3. En quoi consiste le rôle cathartique de la pièce Thyeste ?
La tragédie Thyeste de Sénèque illustre de manière extrême la catharsis aristotélicienne. L’intrigue est d’une violence inouïe : Atrée, pour se venger de son frère Thyeste qui a séduit sa femme, tue les enfants de celui-ci, les fait cuire et les lui sert à dîner. Le spectateur éprouve une terreur profonde devant la monstruosité d’Atrée, qui avoue lui-même être entraîné par une force qui le dépasse : « Je sens fermenter dans mon cœur je ne sais quoi d’inouï, d’extraordinaire, et qui dépasse toutes les bornes de la nature humaine. »
La pitié naît face à Thyeste, père trompé qui dévore ses propres enfants sans le savoir : « le seul bien qui te reste dans ton infortune c’est de ne la connaître pas ». Le messager décrit avec horreur les corps démembrés, les chairs embrochées et le festin macabre, de sorte que même le Soleil « s’est retourné en arrière » et a « fermé le jour au milieu de sa course ».
Ce récit produit sur le spectateur un effet de catharsis : en éprouvant la terreur et la pitié face à ces crimes démesurés, le spectateur purge ses propres passions violentes. Conformément au principe d’Aristote, la mise en scène de Thomas Jolly (2018) au festival d’Avignon présentait cette violence sans la montrer directement, laissant au récit et à la suggestion le soin de susciter l’effroi.