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2. Le travail est-il la plus haute activité humaine ?

NOTIONS COMPLÉMENTAIRES : la conscience, le bonheur, la nature, la liberté

Aristote : le travail manuel est indigne de l'homme libre

ARISTOTE, Politique, VIII (IVe s. av. J.-C.)
Certes, il n'est pas douteux qu'il faut être instruit dans ceux des arts qui sont indispensables, mais il est manifeste que ce n'est pas à toutes les tâches – qui se divisent en celles qui conviennent à un homme libre et celles qui en sont indignes – qu'il faut participer, mais à celles des tâches utiles qui ne transforment pas celui qui s'y livre en sordide artisan. Or on doit considérer comme digne seulement d'un artisan toute tâche, tout art, toute connaissance qui aboutissent à rendre impropres à l'usage et la pratique de la vertu le corps, l'âme, l'intelligence des hommes libres. C'est pourquoi les arts de ce genre qui affligent le corps d'une disposition plus mauvaise, nous les disons dignes des artisans, et nous le disons de même des activités salariées. Car ils rendent la pensée besogneuse et abjecte.
1. Pourquoi Aristote juge-t-il le travail de l'artisan indigne de l'homme libre ?
2. Quel lien établit-il entre travail et vertu ?
➡️ Pistes de réflexion
1. Repérez la distinction qu'Aristote fait entre les tâches qui conviennent à un homme libre et celles qui le rendent « sordide artisan ». Demandez-vous quel critère permet de distinguer les unes des autres.
Sordide : au sens du grec banausique : vulgaire, indigne, dégradant moralement.
2. Cherchez dans le texte ce que le travail manuel dégrade selon Aristote (le corps, l'âme, l'intelligence). Demandez-vous pourquoi cette dégradation empêche « la pratique de la vertu ».
Vertu : chez Aristote, excellence morale et intellectuelle (en grec : aretè).

Hegel : le travail permet à l'homme de se reconnaître dans le monde

G. W. F. HEGEL, Esthétique (1835)
Les choses de la nature n'existent qu'immédiatement et d'une seule façon, tandis que l'homme, parce qu'il est esprit, a une double existence ; il existe d'une part au même titre que les choses de la nature, mais d'autre part, il existe aussi pour soi. Il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n'est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi.
Cette conscience de soi, l'homme l'acquiert de deux manières : primo, théoriquement, parce qu'il doit se pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, replis et penchants du cœur humain ; et d'une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner comme essence ; enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu'il tire de son propre fond que dans les données qu'il reçoit de l'extérieur.
Deuxièmement, l'homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu'il est poussé à se trouver lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s'offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu'il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L'homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu'il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité.
On saisit déjà cette tendance dans les premières impulsions de l'enfant : il veut voir des choses dont il soit lui-même l'auteur, et s'il lance des pierres dans l'eau, c'est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son œuvre dans laquelle il trouve comme un reflet de lui-même.
1. Qu’est-ce qui distingue l’être humain du reste de la nature, selon Hegel ?
2. En quoi l'activité pratique (le travail) permet-elle à l'homme de se reconnaître dans le monde ?
3. Expliquez l'exemple de l'enfant qui lance des pierres dans l'eau. En quoi illustre-t-il la thèse de Hegel sur le travail ?
➡️ Pistes de réflexion
1. Repérez les « deux manières » d’exister dont parle Hegel. Combien de manières d’exister ont les hommes, et a le reste des êtres naturels ? Demandez-vous ce que signifie « exister pour soi » par opposition à « exister immédiatement ».
Être pour soi : chez Hegel, avoir conscience de sa propre existence, se savoir existant (par opposition à l’existence « en soi » immédiate des choses naturelles, qui ne se conaissent pas elles-mêmes).
2. Relisez le troisième paragraphe. Cherchez ce que signifie « marquer les choses du sceau de son intériorité ». Demandez-vous pourquoi transformer un objet extérieur permet de s'y reconnaître.
3. Demandez-vous ce que l'enfant cherche en lançant des pierres : est-ce l'utilité du geste, ou le plaisir de voir un effet produit par lui ? Comparez cette attitude avec celle du travailleur qui transforme la matière.

Russell : le travail n'est pas la finalité de la vie humaine

Bertrand RUSSELL, Éloge de l'oisiveté (1932)
Le fait est que l'activité qui consiste à déplacer de la matière, si elle est, jusqu'à un certain point, nécessaire à notre existence, n'est certainement pas l'une des fins de la vie humaine. Si c'était le cas, nous devrions penser que n'importe quel terrassier est supérieur à Shakespeare. Deux facteurs nous ont induits en erreur à cet égard. L'un, c'est qu'il faut bien faire en sorte que les pauvres soient contents de leur sort, ce qui a conduit les riches, durant des millénaires, à prêcher la dignité du travail, tout en prenant bien soin eux-mêmes de manquer à ce noble idéal. L’autre est le plaisir nouveau que nous procure la mécanique en nous permettant d’effectuer à la surface de la terre des transformations d’une étonnante ingéniosité. En fait, aucun de ces deux facteurs ne saurait motiver celui qui doit travailler. (...) Je n'ai jamais entendu d'ouvriers parler de la sorte. Ils considèrent, à juste titre, que le travail est un moyen nécessaire pour gagner sa vie, et c'est de leurs heures de loisir qu'ils tirent leur bonheur, tel qu'il est.
Pourquoi Russell affirme-t-il que le travail n'est pas la vraie finalité de la vie humaine ? Quels arguments utilise-t-il ?
➡️ Pistes de réflexion
1. Repérez les « deux facteurs » que Russell identifie comme source de notre erreur sur la valeur du travail. Demandez-vous à qui profite le discours sur la « dignité du travail ». Puis cherchez ce que Russell oppose au travail comme source réelle de bonheur.
Bertrand RUSSELL, Éloge de l'oisiveté (1932)
Si le salarié ordinaire travaillait quatre heures par jour, il y aurait assez de tout pour tout le monde, et pas de chômage (en supposant qu’on ait recours à un minimum d’organisation rationnelle). Cette idée choque les nantis parce qu’ils sont convaincus que les pauvres ne sauraient comment utiliser autant de loisir. (...). Le bon usage du loisir, il faut le reconnaître, est le produit de la civilisation et de l'éducation. Un homme qui a fait de longues journées de travail toute sa vie s'ennuiera s'il est soudain livré à l'oisiveté. Mais sans une somme considérable de loisir à sa disposition, un homme n'a pas accès à la plupart des meilleures choses de la vie. Il n'y a plus aucune raison pour que la majeure partie de la population subisse cette privation ; seul un ascétisme irréfléchi, qui s'exerce généralement par procuration, entretient notre obsession du travail excessif à présent que le besoin ne s'en fait plus sentir.
1. Comment Russell défend-il la journée de travail de quatre heures, et quelles sont les résistances à cette proposition ?
2. Pourquoi le loisir est-il rejeté au profit du travail ?
➡️ Pistes de réflexion
1. Cherchez l'argument économique de Russell : combien d'heures de travail suffisent-elles ? Demandez-vous pourquoi cette idée « choque les nantis ». Que cela révèle-t-il sur les rapports de pouvoir entre classes sociales ?
2. Demandez-vous pourquoi le loisir est « le produit de la civilisation et de l'éduction », et si l'éducation réelle pousse à cultiver le loisir. Repérez l'expression « ascétisme irréfléchi » : en quoi cela remet en cause notre besoin de loisir ?
Ascétisme : discipline de vie austère, fondée sur la privation volontaire. Par procuration : s'en remettre à quelqu'un d'autre pour faire quelque chose que l'on devrait faire soi-même.