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3. Pourquoi avons-nous besoin d’art ?

NOTION COMPLÉMENTAIRE : LE TEMPS

Arendt : les œuvres d'art sont les plus durables des choses humaines

Hannah ARENDT, La Crise de la culture (1961)
Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l'homme, on distingue entre objets d'usage et œuvres d'art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l'œuvre d'art. En tant que tels, ils se distinguent (...) des produits de consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer (...).
Du point de vue de la durée pure, les œuvres d'art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société ; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées comme des objets d'usage : mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation, et isolées loin de la sphère des nécessités de la vie humaine.
1. Quelles différences Arendt établit-t-elle entre objets d'usage, produits de consommation et œuvres d'art ?
2. Pourquoi l'œuvre d'art est-elle « clairement supérieures » aux autres objets fabriqués par les hommes ?
3. Que peut-on en conclure sur la différence entre travail et art ?
➡️ Pistes de réflexion
1. Cherchez dans le texte comment les critères de la durée et de la fonction permettent de les distinger.
2. Demandez vous en quoi la durée et la fonction des œuvres d'art les rendent radicalement différentes des autres artefacts humains, et en quoi « elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde ».
3. Reliez le texte d'Arendt à celui de Bazin : quel rapport entre l'idée de Bazin selon laquelle l'art doit « exorciser le temps » et celle d'Arndt selon laquelle l'art possède une « immortalité potentielle » ?

Bazin : l'art est une lutte contre le temps

André BAZIN, Ontologie de l'image photographique (1958)
Une psychanalyse des arts plastiques pourrait considérer la pratique de l'embaumement comme un fait fondamental de leur genèse. À l'origine de la peinture et de la sculpture, elle trouverait le « complexe » de la momie. La religion égyptienne, dirigée tout entière contre la mort, faisait dépendre la survie de la pérennité matérielle du corps. Elle satisfaisait par là à un besoin fondamental de la psychologie humaine : la défense contre le temps. Fixer artificiellement les apparences charnelles de l'être, c'est l'arracher au fleuve de la durée, l'arrimer à la vie. Ainsi se révèle, dans les origines religieuses de la statuaire, sa fonction primordiale : sauver l'être par l'apparence.
Il est entendu que l'évolution parallèle de l'art et de la civilisation a dégagé les arts plastiques de ces fonctions magiques (Louis XIV ne se fait pas embaumer : il se contente de son portrait par Lebrun). Mais elle ne pouvait que sublimer, à l'usage d'une pensée logique, ce besoin incoercible d'exorciser le temps. On ne croit plus à l'identité ontologique du modèle et du portrait, mais on admet que celui-ci nous aide à nous souvenir de celui-là, et donc à le sauver d'une seconde mort spirituelle. La fabrication de l'image s'est même libérée de tout utilitarisme anthropocentrique. Il ne s'agit plus de la survie de l'homme, mais plus généralement de la création d'un univers idéal à l'image du réel et doué d'un destin temporel autonome. Si l'histoire des arts plastiques n'est pas seulement celle de leur esthétique mais d'abord de leur psychologie, elle est essentiellement elle de la ressemblance ou, si l'on veut, du réalisme.
Dans cette perspective, le cinéma apparaît comme l'achèvement dans le temps de l'objectivité photographique. Le film ne se contente plus de nous conserver l'objet enrobé dans son instant (...). Pour la première fois, l'image des choses est aussi celle de leur durée et comme la momie du changement.
1. Qu'est-ce que ce « complexe de la momie » qu'invente André Bazin ? Quel rapport établit-il entre ce complexe et l'origine de l'art ?
2. Quelle est la fonction de la peinture, et plus généralement de l'art ?
3. Qu'est-ce qu'ajoute le cinéma aux autres arts représentatifs comme la peinture et la photographie ? Et en quoi le cinéma est-il, selon Bazin, « la momie du changement » ?
➡️ Pistes de réflexion
1. Cherchez dans le premier paragraphe ce que Bazin entend par « complexe de la momie » : quel besoin psychologique fondamental est en jeu ? Demandez-vous pourquoi les Égyptiens embaumaient leurs morts et quel lien cela a avec la création de statues et de peintures.
Embaumement : technique pour conserver un corps mort et empêcher qu'il se dégrade, afin qu'il garde son apparence vivante. Genèse : origine, naissance (d'un phénomène ou d'une discipline).
2. Repérez, expliquez et reliez les expressions « sauver l'être par l'apparence », « exorciser le temps », « ressemblance », « réalisme ». Puis demandez-vous en quoi cela peut être l'objectif de la création artistique.
Ontologique : qui concerne l'être même des choses (et non seulement leur apparence).
3. Demandez-vous ce que le cinéma conserve que la photographie ne conserve pas. Réfléchissez à ce que signifie « la momie du changement » : que veut dire « embaumer » non plus un corps, mais le mouvement et la durée ?