Introduction : art, travail et technique
“Ars” et “Tekhnè” : un même mot pour l’art et la technique
Beaux-arts, techniques de chant, arts martiaux, techniques de combat, l’art et la manière, un art de vivre, les règles de l’art, l’art de la guerre, etc.
Ces expressions montrent l’origine commune des mots art et technique : ars (latin) et tekhne (grec) signifient “savoir-faire” (à l’origine des productions humaines, en opposition aux créations de la nature). Nous retrouvons cette racine commune ars dans artiste et artisan. Avant l’époque des Lumières, l’art ne se distingue pas fondamentalement de la technique. Au moyen-âge, la hiérarchie se fait entre “arts libéraux” (disciplines intellectuelles) et “arts mécaniques” (disciplines manuelles), et les peintres, considérés comme des artisans, sont assimilés à la seconde catégorie. Léonard de Vinci a tenté en vain d’être rattaché aux arts libéraux.
Ce n’est qu’avec l’apparition de la catégorie des “beaux-arts” (terme apparu dans L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en 1752) que les artistes s’évadent du domaine des “Arts et Métiers”. Cela a concerné d’abord les quatre arts qu’on appelle “arts plastiques” de nos jours : architecture, sculpture, peinture et gravure. Plus tard, la musique et les arts de la scène (théâtre et danse) entreront dans la classification comme 5ème et 6ème arts. Puis arrive le cinéma, le septième art, au début du 20ème siècle ; et enfin la photographie (avec la télévision et la radio) comme 8ème art, et dernièrement la bande-dessinée comme 9ème art.
Trois éléments classiques de distinction entre ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas
L’œuvre d’art se distingue par sa finalité, qui n’est pas la même que celle d’un outil : elle n’a pas de vocation utilitaire. L’objet de l’artisan ou de l’industrie n’a pas de valeur en lui-même : il sert à quelque chose, il est outil qui a une fonction. L’œuvre d’art ne peut pas servir à quelque chose : on ne la manipule pas, on la contemple.
Anecdote de Van Gogh : en 1889, hospitalisé, il peint le portrait de son docteur (Rey) et lui offre. Le docteur trouve ce portrait invraisemblable et ridicule, le range pendant plus de dix ans dans un poulailler afin de boucher un trou, puis l’oublie dans un grenier. Il sera ensuite retrouvé et vendu. En plus d’interroger sur le statut de l’artiste, qui n’est pas toujours reconnu de son vivant, ce fait pose le problème de notre rapport aux œuvres d’art : les utiliser, c’est en nier leur vocation artistique. Si on met de la musique pour séduire quelqu’un, ou un tableau pour décorer son intérieur, alors la musique et la peinture ne sont plus que des outils : on ne les apprécie pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce à quoi ils servent. Ils ne sont plus que des moyens, et pas des fins en soi.
Problème : l’art peut avoir une fonction utilitaire : jusqu’au moyen-âge il est lié au sacré, à la révélation religieuse ; il peut aussi transmettre des messages politiques, moraux, sociaux. L’art est-il donc réellement détaché de toute utilité ?
➡ Voir la leçon complémentaire : Quelles sont les fonctions de l'art ?
L’œuvre d’art se distingue ensuite par ses moyens, par sa mise en œuvre : on ne crée pas une œuvre d’art simplement en obéissant à des règles, en suivant un plan comme le fait le travailleur. L’artiste pense essentiellement au moment où il crée, pas avant. C’est ce que l’on nomme l’inspiration. Picasso disait : « Je ne cherche pas, je trouve ». Le chercheur (savant, ingénieur, artisan qui réfléchit à ce qu’il va fabriquer) doit apprendre son métier, les règles de son activité… Celui qui « trouve », Picasso, aurait lui un don, et ce don s’exprime au moment de la création, qui serait spontanée.
Problème : on n’imagine pas un artiste qui n’aurait pas appris à manier ses instruments (pinceaux, instruments de musique), et qui ne connaîtrait ni l’histoire de son art, ni ses règles (la perspective, les couleurs, le solfège, l’harmonie, etc). Picasso, à l’âge de 15 ans, maitrisait les techniques des grands maîtres de la peinture européenne. Quelle est donc la part d’innée et d’acquis dans l’activité artistique ?
Enfin, l’œuvre d’art se définit aussi par son contexte : on la joue sur scène, on l’expose dans un musée, elle s’accompagne de critiques dans des journaux, de théorie dans des ouvrages de philosophie de l’art, de réactions du public… Pour qu’un objet soit considéré comme œuvre d’art, il doit donc être reconnu comme tel par un ensemble d’acteurs : public, critiques d’art, philosophes, la communauté artistique, l’État qui subventionne.
Problème : si l’art est relatif à son contexte, alors tout peut-il devenir art, à partir du moment où cela entre au bon endroit, par exemple un musée ? Fontaine, de Duchamp (qui avait d’abord été refusée par le MOMA de New York) est-elle réellement une œuvre d’art ? (Voir annexes 1 en fin de leçon)
Exemples
Prolongement : le procès Brancusi
Le procès Brancusi est un procès qui s’est tenu à New York en 1928, opposant le sculpteur Constantin Brancusi au gouvernement américain. Brancusi avait importé une de ses sculptures, intitulée “Bird in space”, mais la douane américaine l’avait taxée à 40 % de son prix, car elle ne la considérait pas comme une œuvre d’art. Brancusi a alors intenté un procès pour prouver que sa sculpture était bien une œuvre d’art. Ce procès illustre les questions sur la définition de l’art et les critères qui permettent de distinguer une œuvre d’art d’un objet utilitaire.


