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Prolongement : le procès Brancusi

interrogez-vous

Pensez-vous que Bird in space de Constantin Brancusi soit une œuvre d'art ?

l'œuvre
Constantin BrancusiBird in space (1928)
Description“Bird in space” mesure 1,35m de haut, et est polie comme un miroir. Pièce de métal jaune, elle repose sur un socle et semble s’élancer vers le haut.

En 1926, Constantin Brancusi, sculpteur roumain, arrive à New York. Avec lui, il amène une sculpture nommée Bird in space. Un problème se pose à lui : la douane américaine ne taxe pas les « œuvres d’art », mais elle taxe très cher les « objets utilitaires ».

Bird in space est taxé à 40 % de son prix, car on n’y voit pas une œuvre d’art. Brancusi intente donc un procès contre les USA : il veut prouver que son œuvre est bien une œuvre d’art.
le problème

Comment prouver qu’une chose est une œuvre d’art ? Comment distinguer une « œuvre d’art » d’un « objet utilitaire » ?

LA LOI AMÉRICAINE À L’ÉPOQUE

Depuis 1913, la loi américaine exonère de droits de douane tout objet ayant statut d’œuvre d’art. Les sculptures doivent être « taillées ou modelées, à l’imitation de modèles naturels ». Et les « sculptures ou statues » doivent être « originales », ne pas avoir fait l’objet de « plus de deux répliques ou reproductions », être « taillées ou sculptées, et en tout cas travaillées à la main ... et réalisées au titre exclusif de productions professionnelles de sculpteurs ».

Le procès pose donc plusieurs problèmes :

  • ressemblance entre l’objet et ce qu’il doit imiter.
  • prouver que l’œuvre est originale.
  • prouver qu’elle est faite par un sculpteur professionnel, fabriquée entièrement de ses mains.
DECLARATION DE BRANCUSI AU PROCES

« La première idée de ce bronze remonte à 1910 et depuis lors je lui ai consacré́ beaucoup de réflexions et d’études. Je l’ai conçu pour être créé en bronze et j’en ai réalisé un modelé en plâtre. J’ai donné celui-ci au fondeur ainsi que la formule de l’alliage du bronze et d’autres instructions nécessaires. Lorsque la pièce brute de la fonderie m’a été livrée, j’ai dû combler les trous d’air et la cavité du noyau, remédier aux différents défauts, et enfin polir le bronze avec des limes et du papier émeri très fin. Tout cela je l’ai effectué à la main ; la finition artistique est un travail très long et équivaut à une recréation de l’œuvre entière. Je n’aurais permis à personne d’effectuer les finitions à ma place, le sujet de ce bronze étant ma propre conception et ma propre création, et personne d’autre que moi n’aurait pu mener ce travail à bien d’une manière satisfaisante à mes yeux. »

TÉMOIGNAGES À LA BARRE

Edward Steichen, photographe, proche de Brancusi :

« J’ai vu cela au cours du processus de fabrication. En fait, je l’ai vu se faire. La première embauche a été taillée dans du marbre. A partir de ce marbre, il a été réalisé un moule en plâtre et à partir du moule un bronze a été coulé. Lorsque le bronze est sorti de la fonderie, il ne présentait qu’une très vague ressemblance avec cette chose, et c’est alors qu’avec des limes et des ciseaux M. Brancusi a taillé et travaillé cette pièce en bronze.

Question du juge : « Et c’est l’artiste qui a fait cela ? »

Réponse: « Oui, l’artiste en personne. Ce sont là les étapes par lesquelles est passé cet objet »

Frank Crowninshield, critique d’art new-yorkais :

Question: Monsieur, qu’y a-t-il dans la pièce à conviction qui vous incite à dire – si toutefois c’est votre avis – qu’il s’agit d’un oiseau ?

Réponse: Elle donne l’impression du vol, elle suggère la grâce, l’élan, la vigueur alliées à la vitesse, dans un esprit de force, de puissance de beauté, comme l’oiseau. [...]

Contre-interrogatoire (avocat représentant les USA) :

Question: Ainsi, ce qui fait qu’elle flatte votre sens artistique, c’est qu’elle suggère le vol ?

Réponse: Pas du tout. Ce qui me séduit ce sont ses proportions, sa forme, son équilibre, sa conception et l’art accompli dont elle témoigne.

VERDICT

Le 26 novembre 1928, le juge rend son verdict. Après avoir admis que certaines définitions toujours en vigueur sont en fait périmées, il reconnaît qu’« une école d’art dite moderne s ‘est développée dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels. Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d’avant-garde et les écoles qui les incarnent, nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l’art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte. » En fonction de ces nouveaux critères, la Cour a jugé que l’objet était beau, que sa seule fonction était esthétique, que son auteur, selon les témoignages, était un sculpteur professionnel, et qu’en conséquence, il avait droit à l’admission en franchise.