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3. Le langage, propre de l'humain

Lévi-Strauss : le langage articulé, véritable critère de l'humanité

Claude LÉVI-STRAUSS, Entretiens avec Georges Charbonnier (1961)
Georges Charbonnier — Quel est le signe que l'on admet comme représentatif de la culture ?
Claude Lévi-Strauss — Pendant très longtemps, on a pensé, et beaucoup d'ethnologues pensent peut-être encore que c'est la présence d'objets manufacturés. On a défini l'homme comme homo faber : fabricateur d'outils, en voyant dans ce caractère la marque même de la culture. J'avoue que je ne suis pas d'accord et que l'un de mes buts essentiels a toujours été de placer la ligne de démarcation entre culture et nature, non dans l'outillage, mais dans le langage articulé. C'est là vraiment que le saut se fait ; supposez que nous rencontrions, sur une planète inconnue, des êtres vivants qui fabriquent des outils, nous ne serions pas sûrs qu'ils relèvent de l'ordre de l'humanité. En vérité, nous en rencontrons sur notre globe, puisque certains animaux sont capables, jusqu'à un certain point, de fabriquer des outils ou des ébauches d'outils. Pourtant, nous ne croyons pas qu'ils aient accompli le passage de la nature à la culture. Mais imaginez que nous tombions sur des êtres vivants qui possèdent un langage, aussi différent du nôtre qu'on le voudra, mais qui serait traduisible dans notre langage, donc des êtres avec lesquels nous pourrions communiquer…
1. Expliquez pourquoi Lévi-Strauss rejette la définition de l'homme comme Homo faber. Sur quel argument s'appuie-t-il ?
2. Où place-t-il « la ligne de démarcation entre culture et nature » et pourquoi ?
3. Dans L'enfant sauvage, quels moments du film illustrent l'importance du langage dans l'humanisation de Victor ?
Pistes de réflexion

1. Demandez-vous : si des animaux fabriquent aussi des outils, que devient le critère proposé par Bergson ? Repérez l'expérience de pensée que propose Lévi-Strauss (la rencontre avec des êtres sur une planète inconnue) : que montre-t-elle ?

2. Comparez les deux critères : l'outillage et le langage articulé. Demandez-vous pourquoi l'un est insuffisant et l'autre décisif. Qu'est-ce que le langage articulé permet que la simple fabrication d'outils ne permet pas ? Repérez la fin du texte : que se passerait-il si nous rencontrions des êtres dotés d'un langage traduisible ?

Langage articulé : langage organisé en unités distinctes (sons, mots, phrases) qui peuvent se combiner selon des règles, par opposition aux cris ou signaux animaux.

3. Souvenez-vous des scènes où le Dr Itard tente d'apprendre à Victor à parler ou à comprendre des mots. Demandez-vous : qu'est-ce que Victor gagne à chaque progrès dans le langage ? En quoi ces moments marquent-ils un passage de la nature à la culture au sens où Lévi-Strauss l'entend ?

Aristote : le langage permet la vie politique et morale

ARISTOTE, Les Politiques (IVe s. avant J.-C.)
Il est manifeste que la cité fait partie des choses naturelles, et que l'homme est par nature un animal politique. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l'homme a un langage.
Certes la voix est le signe du douloureux et de l'agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est parvenue jusqu'au point d'éprouver la sensation du douloureux et de l'agréable et de se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l'avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l'injuste.
Il n'y a en effet qu'une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l'injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun, c'est ce qui fait une famille et une cité.
1. Que veut dire Aristote quand il affirme que « l'homme est par nature un animal politique » ?
2. Quelle est la différence entre la voix et le langage ?
3. En quoi le langage permet-il la vie politique et morale ?
Pistes de réflexion

1. Attention au mot « politique » : il ne désigne pas ici la politique au sens moderne, mais la vie dans la polis (la cité grecque). Demandez-vous : si l'homme est « par nature » un animal politique, cela signifie-t-il que la vie en société est naturelle ou culturelle pour Aristote ? Comparez avec la distinction de Lévi-Strauss.

Politique : du grec politikos, activité qui consiste à organiser la vie de la cité (polis).

2. Aristote distingue deux niveaux : la voix (phonè) et le langage (logos). Repérez ce que chacun exprime. La voix exprime des sensations : lesquelles ? Le langage exprime autre chose : quoi exactement ? Demandez-vous ce qui se passe quand on passe de « douloureux/agréable » à « juste/injuste » : quel saut cela représente-t-il ?

3. Aristote relie trois éléments : le langage, les notions morales (bien/mal, juste/injuste) et la vie en communauté. Demandez-vous : pourquoi faut-il un langage pour partager des notions morales ? Et pourquoi le partage de ces notions est-il nécessaire à la vie en commun ? Pensez à ce qui se passerait dans une communauté où personne ne pourrait dire ce qui est juste ou injuste.