2. La technique comme signe de la culture
Bergson : l'intelligence humaine se définit par la fabrication d'outils
| Henri BERGSON, L'Évolution créatrice (1907) |
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| En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqué que l'invention mécanique a d'abord été sa démarche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction. Si, pour définir notre espèce, nous nous tenions strictement à ce que l'histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l'homme et de l'intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la fabrication. |
| 1. Pourquoi Bergson propose-t-il de définir l'homme comme Homo faber plutôt que comme Homo sapiens ? 2. Qu'est-ce qui caractérise l'intelligence humaine selon ce texte ? 3. Dans le film L'enfant sauvage, quelle scène illustre cette définition de l'homme comme Homo faber ? |
1. Demandez-vous ce que signifient les deux expressions latines : sapiens renvoie au savoir, faber à la fabrication. Sur quoi Bergson s'appuie-t-il pour préférer la seconde ? Repérez dans le texte ce que l'histoire et la préhistoire nous montrent comme « caractéristique constante » de l'humanité.
Homo faber : l'homme fabricateur, par opposition à Homo sapiens, l'homme sage ou savant.
2. Bergson ne dit pas simplement que l'homme fabrique des outils. Repérez la formule « des outils à faire des outils » : qu'est-ce que cela ajoute ? Demandez-vous aussi ce que signifie « varier indéfiniment » : l'animal peut-il en faire autant ?
3. Cherchez dans vos souvenirs du film un moment où Victor utilise ou fabrique un objet pour atteindre un but. Demandez-vous si cet usage d'outil est spontané ou s'il résulte d'un apprentissage. Cela confirme-t-il ou nuance-t-il la thèse de Bergson ?
Sloterdijk : la technique libère l'homme du contact direct avec le monde
| Peter SLOTERDIJK, La domestication de l'être (2000) |
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| L'homme descend de la pierre, dans la mesure où nous nous entendons pour considérer que c'est l'usage de la pierre qui a inauguré la prototechnique humaine. En tant que premier technologue de la pierre, jeteur, opérateur d'un instrument à frapper, le pré-sapiens est l'homme à son commencement. Ici s'exprime pour la première fois le principe de la technique : le fait d'émanciper l'être vivant de la contrainte du contact corporel avec des présences physiques dans l'environnement. Elle permet à l'homme en devenir de remplacer le contact physique direct par le contact de la pierre. Cette technique garde le contact avec l'objet et ouvre la voie vers sa maîtrise. Le regard qui suit une pierre lancée est la première forme liminaire de la théorie, et le sentiment de concordance engendré par le succès du jet, un coup dans le mille ou un coup efficace, est le premier palier d'une fonction de vérité postanimale. |
| 1. Expliquez l'expression « l'homme descend de la pierre ». Que veut dire Sloterdijk ? 2. Quel est selon l'auteur « principe de la technique » et en quoi transforme-t-il le rapport de l'homme au monde ? 3. Pourquoi la technique est-elle « le premier palier d'une fonction de vérité postanimale » ? |
1. On dit habituellement que « l'homme descend du singe ». Sloterdijk détourne cette formule : demandez-vous ce qu'il met à la place de l'évolution biologique. Quel rôle l'usage de la pierre joue-t-il dans la définition de l'humanité ?
Prototechnique : première technique, technique originelle qui précède toutes les autres.
2. Comparez deux situations : un animal qui attrape une proie avec ses griffes, et un homme qui lance une pierre. Quelle différence dans le rapport au monde ? Demandez-vous ce que signifie « émanciper de la contrainte du contact corporel » : qu'est-ce que la technique met entre l'homme et les choses ?
Émanciper : libérer d'une contrainte, rendre autonome.
3. Sloterdijk relie trois choses : lancer une pierre, observer sa trajectoire, et éprouver la satisfaction du succès. Demandez-vous : en quoi le simple fait de viser et d'atteindre sa cible contient-il déjà une forme de « théorie » (c'est-à-dire de compréhension du monde) ? Pourquoi cela dépasse-t-il le stade animal ?
Liminaire : qui se situe au seuil, au tout début.
Concordance : accord entre ce qu'on a prévu et ce qui se produit réellement.
Postanimale : qui dépasse le stade animal, proprement humaine.