2. Vérités scientifiques et religieuses
NOTIONS COMPLÉMENTAIRES : la vérité, la raison
Spinoza : la religion, « asile de l'ignorance »
| Baruch Spinoza, Éthique, Appendice du Livre I (1677) |
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| Les partisans de cette doctrine, qui ont voulu faire étalage de leur talent en assignant des fins aux choses, ont, pour prouver leur doctrine, apporté un nouveau mode d'argumentation : la réduction, non à l'impossible, mais à l'ignorance — ce qui montre qu'il n'y avait aucun autre moyen d'argumenter en faveur de cette doctrine. Si, par exemple, une pierre est tombée d'un toit sur la tête de quelqu'un et l'a tué, ils démontreront que la pierre est tombée pour tuer l'homme, de la façon suivante : Si, en effet, elle n'est pas tombée à cette fin par la volonté de Dieu, comment tant de circonstances (souvent, en effet, il faut un grand concours de circonstances simultanées) ont-elles pu concourir par hasard ? Vous répondrez peut-être que c'est arrivé parce que le vent soufflait et que l'homme passait par là. Mais ils insisteront : Pourquoi le vent soufflait-il à ce moment-là ? Pourquoi l'homme passait-il par là à ce même moment ? […] Et ils ne cesseront ainsi de vous interroger sur les causes des causes, jusqu'à ce que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance. De même aussi, devant la structure du corps humain, ils s'étonnent, et ignorant les causes de tant d'art, ils concluent que cette structure n'est pas due à un art mécanique, mais à un art divin ou surnaturel, et qu'elle est formée de façon que nulle partie ne nuise à l'autre. Et ainsi arrive-t-il que celui qui cherche les vraies causes des miracles et s'applique à comprendre en savant les choses naturelles, au lieu de s'en étonner comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie, et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme les interprètes de la Nature et des Dieux. Car ils savent que l'ignorance une fois détruite, s'évanouit cet étonnement, leur unique moyen d'argumenter et de conserver leur autorité. |
| 1. Que reproche Spinoza aux « partisans de cette doctrine » (les théologiens qui expliquent les choses par leurs fins) ? Repérez l'expression-clé qui condense son verdict. (cause finale : explication d'un événement par le but qu'il sert — « la pierre est tombée pour tuer le passant » — à distinguer de la cause efficiente : « le vent et la pesanteur ont fait tomber la pierre ») 2. Expliquez l'exemple de la pierre. À quel moment l'argument religieux bascule-t-il vers « la volonté de Dieu » ? Pourquoi ce basculement est-il, selon Spinoza, un aveu d'échec et non une preuve ? 3. Pour Spinoza, dire « c'est la volonté de Dieu » là où l'on ne connaît pas les vraies causes, est-ce un savoir ? Que faudrait-il faire à la place ? 4. En quoi ce texte touche-t-il directement le sujet (« science et religion sont-elles concurrentes ? ») : la « vérité religieuse » a-t-elle, pour Spinoza, un terrain propre — ou la science doit-elle prendre sa place sur le terrain de l'explication ? |
Russell : vérité « technique » et vérité absolue
| Bertrand Russell, Religion et science (1935) |
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| Un credo religieux diffère d'une théorie scientifique en ce qu'il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s'attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d'arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu'à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les vieilles théories restent utilisables quand il s'agit d'approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci possédaient un certain degré de vérité pratique, si l'on peut dire. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu'on peut appeler la vérité « technique », qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l'avenir. La vérité « technique » est une affaire de degré : une théorie est d'autant plus vraie qu'elle donne naissance à un plus grand nombre d'inventions utiles et de prévisions exactes. La « connaissance » cesse d'être un miroir mental de l'univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière. |
| 1. Quelle différence Russell établit-il entre un credo religieux et une théorie scientifique ? 2. Quel nom donne-t-il à la vérité que vise la science ? En quoi cette vérité est-elle « une affaire de degré » ? 3. Pourquoi, selon Russell, renoncer à la « vérité absolue » est-il un gain pour la science et non une démission ? (indice : les inventions techniques, les prévisions) 4. Russell oppose-t-il science et religion comme « le vrai » contre « le faux », ou autrement ? |