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3. Doit-on toujours dire la vérité ?

NOTIONS COMPLÉMENTAIRES : la liberté, le bonheur

Qu'est-ce qu'un devoir ?

Le marchand agit-il par devoir ?

Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785)
Il est sans doute conforme au devoir que le débitant n'aille pas tromper le client inexpérimenté, et même c'est ce que ne fait jamais dans tout grand commerce le marchand prudent ; il établit au contraire un prix fixe, le même pour tout le monde, si bien qu'un enfant achète chez lui à tout aussi bon compte que n'importe qui. On est donc loyalement servi ; mais ce n'est pas à beaucoup près suffisant pour qu'on en retire cette conviction que le marchand s'est ainsi conduit par devoir et par des principes d'honnêteté ; son intérêt l'exigeait, et l'on ne peut pas supposer ici qu'il dût avoir encore par surcroît pour ses clients une inclination immédiate de façon à ne faire, par affection pour eux en quelque sorte, de prix plus avantageux à l'un qu'à l'autre. Voilà donc une action qui était accomplie, non par devoir, ni par inclination immédiate, mais seulement dans une intention intéressée.
Une action accomplie par devoir tire sa valeur morale non pas du but qui doit être atteint par elle, mais de la maxime d'après laquelle elle est décidée ; elle ne dépend donc pas de la réalité de l'objet de l'action, mais uniquement du principe du vouloir d'après lequel l'action est produite sans égard à aucun des objets de la faculté de désirer.
1. Quelles sont les deux raisons pour lesquelles un marchand fait payer le prix juste à son client ?
2. Laquelle est réellement un devoir et pourquoi ?
3. Comment définiriez-vous le devoir ?

L'impératif catégorique kantien

Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785)
Le principe : « agis à l'égard de tout être raisonnable (de toi-même et des autres) de telle sorte qu'il ait en même temps la valeur d'une fin en soi » (…) revient précisément à ceci : que pour principe fondamental de toutes les maximes (1) des actions il faut poser que le sujet des fins, c'est-à-dire l'être raisonnable même, ne doit jamais être traité simplement comme un moyen, mais (…) toujours en même temps comme une fin.
Or il suit de là incontestablement que tout être raisonnable, comme fin en soi, doit pouvoir, au regard de toutes les lois, quelles qu'elles soient, auxquelles il peut être soumis, se considérer en même temps comme auteur d'une législation universelle, car c'est précisément cette aptitude de ses maximes à constituer une législation universelle qui le distingue comme fin en soi ; (…) D'après cela, tout être raisonnable doit agir comme s'il était toujours par ses maximes un membre législateur dans le règne universel des fins. Le principe formel de ces maximes est : agis comme si ta maxime devait servir en même temps de loi universelle (pour tous les êtres raisonnables).
(1) Une maxime est une formule énonçant une règle de conduite, une règle morale.
Expliquez les deux principes moraux de Kant : 1) Ne traite jamais autrui comme un simple moyen mais toujours comme une fin ; 2) Agis comme si ta maxime devait servir en même temps de loi universelle.

Constant : le droit à la vérité n'est pas absolu

L'exemple de l'assassin

Benjamin Constant, philosophe français, imagine la situation suivante : un ami, poursuivi par un assassin, se cache chez vous. L'assassin frappe à votre porte et vous demande s'il est là. Allez-vous mentir pour sauver votre ami, ou lui dire la vérité par respect du devoir moral de ne pas mentir, comme le préconise Kant ?

Benjamin Constant, Des réactions politiques (1796)
Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s'il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu'a tirées de ce dernier principe un philosophe allemand qui va jusqu'à prétendre qu'envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu'ils poursuivent n'est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime […]. Qu'est-ce qu'un devoir ? L'idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d'un autre. Là où il n'y a pas de droit, il n'y a pas de devoirs. Dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n'a droit à la vérité qui nuit à autrui.
Quels sont les arguments de Constant pour réfuter le devoir inconditionnel de ne jamais mentir ?

Kant : le devoir absolu de dire la vérité

La réponse de Kant

Kant répond à Constant dans un court texte dans lequel il maintient sa position : il faut toujours dire la vérité, même à un assassin.

Emmanuel Kant, D'un prétendu droit de mentir par humanité (1797)
Avez-vous arrêté par un mensonge quelqu'un qui méditait alors un meurtre, vous êtes juridiquement responsable de toutes les conséquences qui pourront en résulter ; mais êtes-vous resté dans la stricte vérité, la justice publique ne saurait s'en prendre à vous, quelles que puissent être les conséquences imprévues qui en résultent. Il est possible qu'après que vous avez loyalement répondu oui au meurtrier qui vous demandait si son ennemi était dans la maison, celui-ci en sorte inaperçu et échappe ainsi aux mains de l'assassin, de telle sorte que le crime n'ait pas lieu ; mais, si vous avez menti en disant qu'il n'était pas à la maison et qu'étant réellement sorti (à votre insu) il soit rencontré par le meurtrier, qui commette son crime sur lui, alors vous pouvez être justement accusé d'avoir causé sa mort. En effet, si vous aviez dit la vérité, comme vous la saviez, peut-être le meurtrier, en cherchant son ennemi dans la maison, eût-il été saisi par des voisins accourus à temps, et le crime n'aurait-il pas eu lieu. Celui donc qui ment, quelque généreuse que puisse être son intention, doit, même devant le tribunal civil, encourir la responsabilité de son mensonge et porter la peine des conséquences, si imprévues qu'elles puissent être. C'est que la véracité est un devoir qui doit être regardé comme la base de tous les devoirs fondés sur un contrat, et que, si l'on admet la moindre exception dans la loi de ces devoirs, on la rend chancelante et inutile.
Quels sont les arguments de Kant pour défendre notre devoir absolu de dire la vérité, même à un assassin ?