Leçon 2 : Peut-on vivre au présent ?


Perspectives : L'existence et la culture · La connaissance

Notion principale : le Temps

Notions secondaires : le Bonheur · la Raison

Repères conceptuels : objectif – subjectif · abstrait – concret

Méthode : analyser un texte philosophique


📄 Textes de la leçon (PDF)

Plan de la leçon




Introduction — Qu'est-ce que le temps ? (Dalí · Bergman · Conceptualisation)

1. Peut-on saisir le temps ? (Augustin ⟷ Bergson)

2. Comment vivre le temps ? (Pascal ⟷ Marc Aurèle & Horace)

Introduction : Qu'est-ce que le temps ?

Compléter le schéma suivant en expliquant les trois caractéristiques essentielles du temps : "unidirectionnel", "irréversible", et synonyme de "devenir"

Temps
Unidirectionnel
Irréversible
Devenir ≠ être

a) Salvador Dalí, La Persistance de la mémoire (1931)

Question : Que nous dit ce tableau de Dalí de notre perception du temps ?
(Utilisez l'image, mais aussi le titre de l'œuvre.)


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b) Ingmar Bergman, Les Fraises sauvages (1957) : séquence d'ouverture

Questions (concentrez-vous sur les images mais aussi le son de cette séquence) :

  1. Comment le temps est-il représenté ?
  2. Quelle idée du temps ce rêve transmet-il ?

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c) Conceptualisation — les grandes distinctions du temps

Consigne : À partir des deux œuvres, complétez le tableau : pour chaque notion, une définition courte et un exemple.

Notion Définition Exemple
Temps objectif
Temps subjectif
Instant
Durée
Éternité

1. Peut-on saisir le temps ?



Notion secondaire — La raison

Du latin ratio (calcul, mesure, rapport) : faculté de penser, de juger et de distinguer le vrai du faux et le bien du mal.

1.1. Le paradoxe du temps

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! Et pourtant — je le dis en toute confiance — je sais que si rien ne se passait il n’y aurait pas de temps passé, et si rien n’advenait, il n’y aurait pas d’avenir, et si rien n’existait, il n’y aurait pas de temps présent. Mais ces deux temps, passé et avenir, quel est leur mode d’être alors que le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent sans passer au passé, il ne serait plus le temps mais l’éternité.

Si donc le présent, pour être du temps, ne devient tel qu'en passant au passé, quel mode d'être lui reconnaître, puisque sa raison d'être est de cesser d'être, si bien que nous pouvons dire que le temps a l'être seulement parce qu'il tend au néant.
— Augustin, Confessions, XI

📖 Fiche auteur : Augustin

Exercice

Questions de compréhension

a) Quels sont les trois temps, et comment les définit-il ?
b) Quelles sont les deux définitions possibles du présent ?
c) Ce texte repose sur une "aporie" (une impasse, l'impossibilité de résoudre un problème). Expliquez en quoi consiste cette aporie du temps.

Pistes de réflexion

(a) Repérez, dans le 1er paragraphe, ce qui « se passe » quand il y a du temps, et où se situe à chaque fois le temps.
(b) Relisez à partir de « Quant au présent… » : expliquez les deux possibilités données par Augustin.
(c) Cherchez dans le dernier paragraphe ce qui fait que le présent, pour exister, doit ne pas exister.

Approche méthodique du texte

Reproduisez sur votre cahier et complétez le tableau suivant.

Éléments à chercher Réponses
Thème, notion(s)
Question principale
Thèse
Arguments, exemples
Problème

Pistes de réflexion

  • Pour le thème, demandez-vous : de quoi parle ce texte ? Quelle(s) notion(s) du programme le texte aborde-t-il ?
  • Pour la question principale : elle peut être explicite (écrite dans le texte), ou implicite (il faut alors la trouver à partir de la thèse du texte : puisque la thèse est une réponse, demandez-vous : à quelle question implicite cette thèse répond-elle ?).
    • Attention : un texte peut poser des questions qui ne sont pas nécessairement la question principale.
  • Pour la thèse : il s'agit de l'idée principale du texte, celle que le texte défend.
  • Pour les arguments et exemples : attention à bien distinguer un exemple, qui est un cas concret qui vient illustrer les propos de l'auteur / autrice, d'un argument, qui justifie théoriquement les propos.
  • Pour le problème : Il faut chercher dans le texte une difficulté, une tension qui empêche de répondre facilement à la question principale. Il peut s'agir d'un paradoxe, d'une contradiction, d'une difficulté conceptuelle (un problème de définition, etc.)

1.2. Temps et durée

C’est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. (…) La durée réelle est ce que l’on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n’en disconviens pas. Mais que la succession se présente d’abord à notre conscience comme la distinction d’un « avant » et d’un « après » juxtaposés, c’est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir — une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité — et pourtant c’est la continuité même de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d’« avant » et d’« après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l’espace, et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres.
— Bergson, La perception du changement (1911)

📖 Fiche auteur : Bergson

Exercice

Questions

  1. Bergson distingue dans cet extrait deux types de « temps » : comment les nomme-t-il et comment les définit-il ?
  2. Qu'est-ce qui oppose ces deux temps ?
  3. Bergson permet-il de répondre à l'aporie d'Augustin du texte précédent, et comment ?

Pistes de réflexion

  1. Relevez « durée vraie » (ou « durée réelle ») et ce à quoi Bergson l'oppose (le temps « juxtaposé », « dans l'espace »).
    • Spatialiser : se représenter le temps comme une ligne, le découper en instants juxtaposés.
  2. Repérez l'image de la mélodie. Que perd-on si on la « découpe en notes distinctes » ?
    • Indivisible : qu'on ne peut séparer en parties sans le détruire.
  3. Reprenez l'aporie d'Augustin : que devient-elle si le présent est une durée qui a de l'épaisseur ?

2. Comment vivre le temps ?




Notion secondaire — Le bonheur

Du latin bonum (bien) et felicitas (chance, fortune) : état de satisfaction durable et complet (à distinguer du plaisir, ponctuel).

Pascal, Pensées

fr. 172
Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient.

C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu'il nous afflige ; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper.

Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

fr. 425
Tous les hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans exception ; quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. […] Et cependant (...), jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même ?

— Pascal, Pensées, fr. 172 et 425

📖 Fiche auteur : Pascal

Marc Aurèle / Horace

Marc Aurèle
Ainsi donc, jette de côté tout le reste, et ne t’attache solidement qu’à ces quelques points. Souviens-toi toujours aussi que le seul temps qu’on vive est uniquement le présent, c’est-à-dire un instant imperceptible ; et que, pour les autres parties de la durée, ou bien on les a vécues, ou bien on ne sait jamais si l’on doit les vivre. C’est donc bien peu de chose que le temps que vit chacun de nous ; c’est bien peu de chose que le misérable coin de terre où l’on vit. C’est peu de chose même encore que cette renommée qui nous survit, prît-on celle qui dure le plus longtemps. Et cette renommée elle-même ne tient qu’à la succession de ces pauvres hommes, qui vont mourir dans un moment et qui ne se connaissent point eux-mêmes, loin de pouvoir connaître quelqu’un qui est mort depuis de si longues années.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, III, 10

Horace
Ne cherche pas à connaître, il est défendu de le savoir, quelle destinée nous ont faite les Dieux. Combien le mieux est de se résigner, quoi qu’il arrive ! Que Jupiter t’accorde plusieurs hivers, ou que celui-ci soit le dernier, sois sage et mesure tes longues espérances à la brièveté de la vie. Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit. Cueille le jour (carpe diem), et ne crois pas au lendemain.

Horace, Odes, I, 11 (trad. Leconte de Lisle)

📖 Fiche auteur : Marc Aurèle

Activité — confronter les textes

Consigne : Remplissez le tableau, puis répondez en 8-10 lignes : entre Pascal d'une part, Marc Aurèle et Horace d'autre part, qui a raison sur notre rapport au temps ?

Questions Pascal Marc Aurèle et Horace
Comment habitons-nous le présent ?
Qu'est-ce qui nous empêche d'être heureux ?
Que faire pour être heureux ?

Pistes de réflexion — confrontation

  1. Chez Pascal, cherchez dans le fr. 172 ce que nous faisons du présent (« nous le cachons », « nous errons »). Ce que le divertissement nous fait fuir ?
    • Divertissement : ce qui détourne (latin di-vertere) — ici, du présent et de notre condition.
  2. Chez Marc Aurèle et Horace, repérez « le seul temps qu'on vive » et « cueille le jour ». Pourquoi le présent seul serait-il « à nous » ?
    • Stoïcisme / épicurisme : le stoïcien consent et se détache ; l'épicurien recherche un plaisir mesuré.
  3. Comparez : le même constat mène-t-il au malheur (Pascal) ou à la sagesse (Marc Aurèle et Horace) ? chacun place-t-il le bonheur ?